• Un jour peut-être, parviendrai-je à terminer "Les rêves d'Élisa", alors du coup, je me remettrai à l'écriture de l'étrange histoire des "Duals" dont voici le début à l'intention de mon amie Thaddée qui a émis le souhait que je la poursuive...

      

    Prologue

     

     

    « Asrabelak korfamaoum…Korfa fouak, harek fouak…Bilachemak fouak fafaouchake. Yeowl maoum yo Leweelin…Yeowl vadekorak alafourek ante mordak ma kae Leweelin…Asrabelak korfamaoum…Korfa fouak, harek fouak..Bilachemak fouak fafaouchake…

    Les mots résonnent comme une mélopée dans la cabane sombre à peine éclairée par l’âtre rougeoyant.

    Une femme presque aussi vieille que le chêne qui domine la pauvre masure est assise près de la cheminée. Les mains tendues paumes en bas vers les flammes elle récite la mystérieuse incantation en se balançant d’avant en arrière. Dans son œil bleu, le droit, brille une larme, D’un doigt furtif, comme prise en faute, elle l’essuie avant qu’elle ne se fraie un chemin dans les rides profondes de sa joue parcheminée. Dans l’œil gauche qui est aussi noir qu’un ciel les soirs d’orage, c’est la colère qui brille comme si elle se reprochait sa sensiblerie.

    Au-dessus du feu crépitant, ses mains tremblent.

    Elle a entendu les pas légers de l’enfant. Avant même qu’il n’ait prononce le moindre mot, elle sait ce qu’il va dire. Elle entend les questions qu’il n’a pas encore posées.

    Entre ses lèvres desséchées, les mots ne sont plus qu’un murmure ténu :

    -Asrabelak korfamaoum…Yeowl maoum yo Leweelin…Yeowl vadekorak alafourek ante mordak ma kae Leweelin…

    -Ma kae, pourquoi tu dis que je dois revenir ? Je ne suis pas parti ! Et pourquoi tu dis que tu vas mourir ? Dis Ma kae, tu ne vas pas mourir hein ? Tu n’es pas malade…

    Il a utilisé le langage ancien...Ma kae. Elle savoure la douce sonorité de ces mots tendres dans la bouche enfantine. Grand-mère… Grand’ Ma comme il dit le plus souvent. Elle aime cet enfant bien plus qu’elle n’a jamais aimé quiconque au cours de sa trop longue existence.

    Trop longue oui ! Pourtant il lui reste du chemin à parcourir avant de remettre son âme aux mânes de ses ancêtres. Long et douloureux puisqu’il passe par une terrible vérité.

    Demain, il va falloir lui dire…

    - Viens sur mes genoux mon trésor, que je te raconte une belle histoire..

    L’enfant ne se fait pas prier. Il se sent si bien contre le cœur de la vieille femme. L’odeur de son châle de laine imprégnée de celle du bois qui brûle dans l’âtre le rassure.

    -Maoum Yeowl… Maoum…

    Lui murmure-t-elle tandis qu’il se blottit contre son giron.

    -Moi aussi je t’aime Grand’Ma

    « Demain… » Se dit-elle. Et la goutte salée qu’elle tentait encore de retenir s’échappe malgré elle de la paupière rageusement serrée. Doucement, elle glisse et va se perdre dans les sillons de sa joue….

     

     

    I

     

     

     

    Révélation.

     

     

    La nuit approche. Peu à peu, elle étend  son voile d’ombre et de silence. Dans la ramure, les chants d’oiseaux s’atténuent. Entre les arbres, une silhouette  gracieuse et fugitive disparaît dans un craquement de bois mort. Le bruit de sa galopade éperdue est étouffé par l’épais tapis de feuillage mordoré annonciateur de l’automne. Une jeune  biche qu’une présence insolite a fait fuir… Agitées par  le souffle léger du vent, les branches grincent, les feuilles bruissent. Le doux murmure d’une source trouble à peine le calme environnant. On dirait que le mince jaillissement de l’eau, lui aussi veut se taire.

    La clairière, incendiée par les derniers feux du couchant, apparaît encore pour quelques instants, comme  une lumineuse trouée au milieu de cette forêt dense et profonde.

    Elle est à la fois cernée et protégée par les  milliers d’arbres qui se dressent, serrés et menaçants, formant autour d’elle comme un sombre rempart quasi infranchissable de troncs chenus et de branchages entremêlés. Assise sur une  vieille pierre moussue, un très jeune garçon à ses côtés, une femme aux longs cheveux blancs parle et l’enfant, immobile, l’écoute religieusement.

    Il sait bien que ceux d’ici, même ses parents, la considèrent un peu comme une sorcière, mais lui ne voit en elle que sa grand-mère. La confiance qu’il lui voue est inébranlable. Elle détient un ancestral savoir et elle seule peut le transmettre à sa descendance. A lui donc. Qui, mieux qu’elle, pourrait lui apprendre la vérité sur les évènements qui se sont déroulés  et qu’on a tus aux enfants, pour leur bien paraît-il ! Mais lui veut savoir ce qui est venu troubler la paix du village. Un silence encore plus lourd que celui de la nuit qui tombe à présent sur la clairière, s’est abattu comme une chape de plomb, sur les choses et les gens. Sur les bêtes même! Quelque chose de grave, de terrifiant est arrivé, qui a posé sur la face des adultes, un masque d’inquiétude, presque de frayeur, qu’ils ne parviennent pas à ôter. Leurs sourires sont factices, tout comme la sérénité qu’ils affichent devant les « petits ». Il a bien vu, lui, sur le visage de sa grand’Ma vénérée, les nouvelles et profondes rides qui s’y sont  gravées…

    Et il veut savoir pourquoi !

    Il y a tant d’autres choses qu’il veut savoir aussi, depuis qu’il est tout petit.

    Pourquoi il ne vient jamais personne au village ? Pourquoi il est construit au milieu de la forêt ? Pourquoi ils y vivent en reclus, oubliés de Dieu et des autres habitants de ce monde ?

    Car il y a d’autres gens, il en est sûr ! Du moins croit-il en être sûr ! Il lui semble bien avoir entendu quelque chose comme ça, un jour que les « grands » ont parlé devant lui sans faire attention.

    Il était si petiot, il ne pouvait pas comprendre !

    Grand’Ma lui dira ! Elle ne ment jamais !  Elle n’en a pas besoin puisque  son air qui dit en silence : «  Ne me pose pas de questions, tu sauras quand le temps sera venu » lui a jusqu’alors, interdit toute approche directe.

    Le temps est venu semble-t-il. Aujourd’hui, il a huit ans.

    Elle s’est tue…Penchée ver lui, elle le sonde de cet étrange regard qu’ils ont tous ici. Sauf lui.

    Il a posé les questions qui le taraudent et dont il attend les réponses.

    La vieille dame, enfin, détourne les yeux de lui. Il n’a pas faibli. Il est prêt à apprendre. Elle fixe maintenant son regard au loin, sur les gardiens branchus à présent presque gommés par la nuit tombante. Mais les yeux extraordinaires ont délivré leur message. Il a vu, dans le bleu, le droit, briller une larme, une seule comme hier alors qu’elle croyait qu’il ne faisait pas attention. Et dans le gauche, le noir, a fulminé une seconde un éclair d’orage, insoutenable…Sauvage ! Fafaouche…

    - Sauvages comme nous le sommes mon petit ! Répond-elle à la pensée qui vient de le traverser.

    Fafaouche…Pourquoi ce mot bizarre dont il ne connaît même pas réellement le sens, a-t-il soudain fulguré dans son esprit, tel un éclair magnifique et dangereux, semblable à ceux qui zèbrent le ciel les jours d’orages ? Il l’ignore mais les yeux de Grand’ Ma posés sur lui, qui le sondent jusqu’aux tréfonds de son âme d’enfant, détiennent la réponse.

    - Oui, sauvages, mo agalouk !

    Comme il aime lorsqu’elle l’appelle ainsi. Mo agalouk, mon ange. Elle n’a guère l’occasion de le gronder comme elle le fait si souvent pour les autres gamins qui passent leur temps à le terroriser. « Rabak broka dabalouk ! » Ça suffit bande de diables ! Hurle-t-elle lorsque leurs « farces » dépassent les limites admises des jeux enfantins.

    - Fafaouche…Il semble si doux à prononcer ce mot, pourtant…Mais tu ne peux comprendre ce que cela veut dire toi, pauvre poukoulik !

    Il le sait bien qu’il est encore un pauvre petiot aux yeux des adultes mais tout de même…

    - Ben….C’est quoi, sauvage, Grand’Ma ? Et pourquoi moi je comprendrais pas ?

    - Parce que toi, trésor de mes vieux jours, tu as peur de l’orage auquel tu viens de penser… Tu trembles quand hurlent les loups…Tu refuses d’aller te coucher tant tu crains la nuit. Tu n’aimes pas la bagarre comme les gamins de ton âge. Tu préfères le soleil à l’ombre, les moineaux aux vautours…

    - Mais…

    - Parce que toi petit d’homme, tu as les yeux aussi bleus qu’un ciel après ces tempêtes pendant lesquelles tu demeures à l’abri alors que nous nous précipitons dehors pour en jouir, heureux que nous sommes de sentir leur force et leur violence s’insinuer en nous, couler dans nos veines, faire battre nos cœurs d’une jubilation …sauvage. Sauvage comme nous le sommes lorsque nous n’y prenons pas garde…. Oh oui, nous frémissons d’une joie bouillonnante et féroce lorsqu’il tonne, vente, pleut à verse…Quand les bourrasques de Trivalak effeuillent les arbres et emmêlent nos tignasses folles, que la colère de Brovolek s’abat sur la terre apeurée, faisant fuir les animaux de la forêt en une course dératée, nous, nous levons la tête vers la nue illuminée et nous rions mon petiot, nous rions à gorge déployée pendant que toi, tu te caches la tête sous l’oreiller.

    Vois-tu Yeowl…

    Mais l’enfant n’écoute plus. La voix de son aïeule ne lui parvient plus que dans une espèce de brume inconsistante ; les mots qu’elle prononce flottent, à la lisière de son esprit, impalpables, dénués de sens. Il sent bien pourtant qu’en dépit de son obstination à ne plus vouloir les entendre, ils s’accumulent au-dessus de lui, telles les sombres nuées d’orage dont il a tellement peur.

    La soif urgente de savoir qui le tenaillait il y a seulement quelques instants, s’est muée soudain en une crainte sans nom, profonde, plus insidieuse que celles qu’il a toujours éprouvées, plus dangereuse que ce mot qu’a tenté de lui expliquer Grand’Ma en évoquant la tempête, la foudre, les loups, les bagarres auxquelles s’adonnent pour un rien ceux de son âge et qu’il déteste : sauvage… Une crainte velue, monstrueuse qu’il essaie d’ignorer mais que la voix grave de sa grand’mère ranime à chaque mot prononcé de ce ton incantatoire qu’elle prend lorsqu’elle « raconte » et qu’il a toujours adoré, tant il recèle habituellement de magie. Ô oui ! Il l’aime la voix de Ma kae Leweelin quand elle dévide inlassablement l’écheveau multicolore des histoires qu’elle invente chaque soir pour le rassurer depuis sa plus tendre enfance. Des histoires merveilleuses qui, comme l’inimitable vibrato rocailleux de sa voix de conteuse extraordinaire, ont le pouvoir de le guérir de ses peurs, de parer la nuit terrifiante de couleurs somptueuses et de lumières enchanteresses.

    Mais aujourd’hui, la puissance qu’elle recèle est redoutable, comme sont redoutables les paroles qu’elle dit, il n’en doute pas un seul instant bien qu’il soit devenu aveugle et sourd à tout ce qui l’entoure, à seule fin de ne plus les entendre.

    Prostré à côté de la vieille femme qu’il aime plus que tout, sa petite main dans sa paume calleuse, il n’ose plus bouger, ni ouvrir les yeux car il sait que la nuit est totale à présent. Cette nuit au cœur de la forêt où règne le silence…

    La voix s’est tue.

    Grand’Ma se penche vers lui. Dans l’obscurité, sa silhouette familière est devenue une ombre… Une ombre…

    « C’est Ma kae Leweelin…C’est Grand’Ma… » se répète-t-il pour se rassurer, tandis qu’elle murmure à son oreille :

    - Tu voulais savoir et tu n’as pas écouté Yéowl mon trésor…

    Le ton est grondeur mais cependant plein de tendresse.

    - Grand’Ma…

    - Non, ne mens pas ! Tu sais bien pourtant que tu ne peux rien me cacher.

    Mon petit, mon tout petit qui veut tellement devenir grand mais qui redoute la vérité…. Ô, comme je voudrais t’épargner ! Mais c’est impossible !

    Tu m’as fermé tes oreilles et ton cœur mais ton esprit, lui m’a écouté et toi, bien que tu t’en défendes, tu m’as entendue. Tout ce que je t’ai dit ce soir mon Yeowl, est désormais en toi et que tu le veuilles ou non, le moindre mot te reviendra le temps voulu… Et alors…

    - Alors ?

    - Il faudra que tu sois fort petit, très fort pour ne pas être détruit par ce qui te sera révélé parce que…

    - Quoi ?

    - Plus tard Yeowl ! Ô oui, plus tard ! Allons, viens petiot, il est temps de rentrer !

    - Tu me raconteras une histoire ?

    - Oui mon cœur, une belle histoire, douce et colorée, comme tu aimes…

    Elle s’est redressée sans lâcher sa main. Il a les jambes engourdies d’avoir été si longtemps assis sur le rocher mais il est prêt à courir pour rejoindre au plus vite l’abri rassurant de leur cabane. Il ne risque pas de se perdre ! Même si lui n’y voit goutte dans le noir, Grand-Ma elle, a des yeux de chat….

    Leurs deux ombres serrées, la grande, un peu voûtée et la petite, légèrement tremblante, s’éloignent de la clairière livrée à la nuit pour regagner le cœur de la forêt touffue.

    Grand’Ma est silencieuse et lui aussi, mais entre eux plane la sombre révélation qu’il redoute plus que tout : la vérité sur lui et sur les Duals

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