• Lettre à mes parents

    Mes chers parents,

     

    Je vole ! Oui, je vole encore !

     

    Bientôt, j’entrerai dans ma 65ème année.

    Comme on dit joliment : «  mon avenir, je l’ai dans le dos ! » ou également : «  je suis plus près de la fin que du début ! »

    Encore qu’à l’aune du temps infini, tout cela ne soit que très relatif !

    64 ans le 8 juin ! 64 Saint-Médard dont beaucoup n’ont pas failli à la tradition !

    Fallait-il vraiment, mes parents chéris, que ma naissance tombe à la Saint-Médard et que du coup, à chacun de mes anniversaires je coure le risque d’être arrosée plus que nécessaire ? Une assez déplaisante habitude pour quelqu’un qui n’aime guère la pluie ! Mais bien sûr, vous n’avez pas choisi. Ni le jour, ni le sexe de ce 3ème enfant né sous le signe de l’eau et qui pourtant, ne saura jamais nager ! Un comble !

    Parce que de l’eau, il en a coulé sous les ponts et il en est tombé sur mes anniversaires depuis ce 8 juin 1951 où je naquis ! A-t-il plu ce jour-là ? Je n’ai jamais pensé à vous le demander et vous n’êtes plus là pour me répondre.

    Vous n’êtes plus là ! Finalement, aucun de vous deux ne m’aura vu grandir ni m’envoler hors du nid. Vous n’avez vu grandir aucun de vos enfants. Et pour cause, le nid a été détruit bien trop tôt !

    Toi papa, tu nous as quittés le 18 juillet 59, emporté par la mer au beau milieu de cette Baie de Somme que j’aime tant. Tu allais avoir 35 ans. Tu étais si jeune, si inconscient, si fou. Tu ne connaissais pas les dangers de cette baie magnifique ou du moins les as-tu ignorés. Tu pensais pouvoir traverser sans risque du Crotoy à Saint-Valery ! Combien d’imprudents ont été piégés, comme vous l’avez été maman et toi, par la marée montante ? Combien l’ont payé de leur vie cette imprudence ?

    Maman a été sauvée par un jeune homme dont nous n’avons jamais su l’identité. Elle a survécu, en apparence parce que dans un sens, elle a sombré avec toi ce jour-là. Elle allait avoir 31 ans. Elle t’a vu couler. Ta disparition brutale l’a anéantie. Tu laissais une veuve inconsolable et 7 orphelins !

    Toi maman, la perte de l’homme de ta vie t’a brisée en mille morceaux. Il t’a fallu des années et des années pour parvenir à les recoller tant bien que mal Tout reconstruire sur un champ de ruines n’est pas facile et hormis tes enfants, tu étais bien seule pour affronter l’avenir qui t’attendait sans lui.

    L’été 61 a vu le naufrage de notre fragile bateau familial. Nous ne nous sommes pas envolés, comme le font naturellement tous les enfants un jour ou l’autre, Il était encore bien trop tôt pour ça ! Non, nous avons été volés à toi ! Un mal nécessaire, peut-être mais dans « mal nécessaire » il ya MAL !

    Notre famille déjà rudement éprouvée a été déchirée. Nous avons été éparpillés. On nous a envoyés grandir ailleurs, dans d’autres nids, pauvres oisillons perdus.

    Et nous avons grandi, sans vous chers parents.

    Comme mes 6 frères et sœurs, j’ai grandi sans vous.

    Sans vous, j’ai ri, pleuré, crié, aimé pour la première fois.

    Papa, je n’ai pas pu me moquer ou avoir peur de ton regard furibard quand des garçons  m’ont approchée de trop près. Tu n’étais pas à mon bras pour me conduire à la mairie et à l’autel quand je me suis mariée. Tu n’as pas versé une petite larme en douce à la naissance de tes petits enfants..

    Maman, je n’ai pas bénéficié de tes précieux conseils de mère quand je suis devenue femme.

    Je n’ai eu que mes cahiers de poèmes et de longues lettres écrites en cachette pour me confier à toi durant toutes ces années de séparation. Séparation douloureuse mais seulement physique parce qu’au moins, dans ma vie tu étais là tout de même maman chérie.

    Mes chers parents, la vie est ainsi faite, que le Destin décide pour nous. Que tout ce qui nous arrive en amont, fait de nous ce que nous sommes en aval.. Nous sommes construits par notre passé, par notre présent et par l’avenir qu’il nous reste à vivre.

    Nos sommes également construits par l’amour qui a présidé à notre naissance. Alors, mes parents chéris, je m’estime heureuse de l’avoir été par vous. Parce que même si vous n’avez pas été là pour me voir grandir, je n’oublie pas que c’est vous qui m’avez faite ce que je suis : une part de vous.

    Dans le secret de mon cœur, papa, maman, je vous dis tout ce que je n’ai pas pu vous dire, sûre que vous entendez chaque mot.

     

    Mes chers parents je vole, je vole encore parce que vous m’avez donné des ailes.

     

    Votre fille qui vous aime

    « Femmes de pierre, coeur de chair...C'est reparti ! »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 3 Mai 2015 à 09:47

    Une lettre d'amour filial  total, si merveilleuse ! Une vie qui a connu tellement de souffrances et qui n'a pas totalement désespéré ! On ne peut que vous aimer.

    2
    Dimanche 3 Mai 2015 à 11:59

    Je te lis, les larmes me montent et un sentiment me serre le coeur.......Au delà de tout cela, de tes souffrances, il y a une grande force qui se dégage de tes mots ! La force de vivre, d'avoir compris tant de choses.......... Et moi, parfois, je me plains de ma famille, alors que ma Maman qui me manque tant, partie à 62 ans, l'age que j'aurai le 8 mai.., nous à toutes élevées (nous cinq filles) avec notre père, avant de le quitter....... Elle ne nous a pas laissé.......Je n'ai plus mes parents , comme toi, mais je voudrai avoir ta force ! Mon passé me fait encore mal...........

    Je t'embrasse....De tout coeur.........

    3
    Dimanche 3 Mai 2015 à 16:31

    une très belle lettre et tu as eu une enfance bien dure

    4
    Dimanche 3 Mai 2015 à 18:32

    Coucou du dimanche

    Merci d'être passée chez moi. Comme ta lettre est émouvante ! Ton enfance privée de tes parents a été dure... Tu leur as rendu un très bel hommage.

    Bisous

    Béa kimcat

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