• Les rêves d'Élisa-Chapitre 8

     

    -8-

    (suite du 3ème rêve)

     

                Soudain, on agrippe son bras... Elle se sent entraînée de force… Les gardes ? Non, ils officient en binôme et une seule poigne de fer la retient. On la fait courir ! C’est interdit ! Déjà, un Œil-Surveillant est au-dessus d’eux… Une main rageuse l’a saisi et jeté au sol où il se brise ! Fragiles ces petits espions ! Incroyable !

                - Cesse donc de réfléchir Élisa ! On n’a pas le temps !

                S’énerve ce « on » qu’elle n’a pas encore regardé.

                - Plus tard Élisa ! Dépêchons-nous ! La « Machine » a été alertée, elle va réagir. On doit atteindre la cheminée gravitationnelle avant !

                Tiens, « on » est également capable de lire dans les pensées toutes fraîches d’Élisa 7, la jardinière déchue !

                Elle n’essaie même pas de lui résister. C’est comme si elle savait qu’il est là pour la sauver. Depuis toujours. Parce qu’elle a la soudaine certitude que ce n’est pas la première fois qu’il la sort de terribles pétrins. Son nom s’inscrit tout à coup en lettres d’or dans sa tête. Jonathan. Jonathan tout court, sans le numéro de classement pourtant obligatoire pour tous les sujets des Sphères

                - Parce que je n’en ai pas Élisa ! Viens ! Vite ! On n’est plus très loin ! Tu pourras souffler après, promis !

                Il a senti son épuisement avant elle. Comme beaucoup d’autres choses, courir était un concept jusqu’alors totalement inconnu pour elle. Ici même marcher est interdit hors des zones de vie : habitacube et poste de travail. Il n’est possible de pratiquer la marche à dose concentrée et sur un tapis roulant, que lors de la séance de sport obligatoire qui a lieu tous les quinze jours. Et encore ne fait-elle partie que de la série d’exercices imposés, répartis sur les deux heures qui suffisent, selon les Autorités, à maintenir le corps d’un ouvrier de base dans la forme requise par la « Machine » pour le travail quotidien.

                Elle s’avise un peu inquiète qu’il n’y a plus personne autour d’eux et qu’ils ont quitté les pédiroules. Ils courent à présent dans une galerie au sol bétonné, faiblement éclairée. Elle ignorait que de tels endroits apparemment abandonnés, puissent exister dans la Sphère…

                - Jonathan....

                Le prénom de son sauveur lui est spontanément venu aux lèvres.

                - Oui ma douce…

                Ma douce ? Plus rien ne l’étonne venant de ce garçon bizarre qu’elle n’a pas encore vraiment eu le loisir de regarder.

                - Vous avez parlé de LA cheminée gravitationnelle mais il n’y en a pas qu’une…. Sauf que par ici, il ne devrait pas y en avoir du tout. Je me trompe ?

                Questionne-t-elle inquiète.

                - Tu te trompes. Il y en a une. Ceux d’en haut l’on totalement oubliée mais elle fonctionne toujours. J’y ai veillé ! On y est amour de ma vie !

                - Mais….Jonathan…

                - Je sais mon cœur, je t’expliquerai. Viens ! Fais- moi confiance ! On nous attend !

                - On nous attend ? Qui ça ?

                - Tu verras quand on y sera ! Encore un petit effort Élisa, on n’est plus très loin !

                « Tant mieux ! » Pense-t-elle. Décidément non, les séances de sport en salle, même intensives auxquelles sont soumis les « « sphériques », n’ont rien à voir avec la course effrénée que lui a fait subir Jonathan. Pourtant, lui ne montre aucun signe de fatigue ni d’essoufflement. Elle est à la limite de l’évanouissement quand ils s’arrêtent enfin. Elle a un point de côté .Ça ne lui est jamais arrivé ! Elle aurait bien besoin d’une pilule énergétique.

                - Tiens ! Avale ! Dit-il en lui donnant ce que son corps réclame.

                Il a devancé sa pensée ! Elle ne s’en étonne plus. Puis il tapote sur le clavier d’un petit boîtier fiché sur la paroi en face d’eux. Un doux chuintement et voilà qu’une porte totalement invisible à l’œil nu s’ouvre devant elle.

                - Vous voilà enfin. Marmonne une voix émanant de l’orifice ainsi dégagé. Je commençais à craindre que vous ne vous soyez fait prendre.

                C’est Martha ! Elle n’en revient pas !           

                - Mais… vous deviez rejoindre le niveau 14 !

                - Les pédiroules sont surveillés, tu l’as bien vu ! Je ne pouvais rien te dire de plus sans me mettre en danger. Le simple fait de te parler était déjà un délit. Et puis ma vraie fonction, c’est au 14 que je l’exerce.

                -Quoi… que.

                -Je t’expliquerai plus tard ! Il faut y aller maintenant !

                Elle acquiesce abasourdie. Mais tant de choses effarantes viennent de lui arriver en très peu de temps que cette histoire de double fonction cesse rapidement de la préoccuper.

                - C’est…c’est ça la cheminée gravitationnelle dont vous m’avez parlé Jonathan ?

                - C’est ! Entre, n’aie pas peur !

                Il en a de bonnes ! C’est impressionnant au possible cet étroit boyau vertical qui semble n’avoir ni début ni fin et dans lequel Martha se tient debout sur rien de tangible, juste au-dessus d’un vide insondable, environnée par une sorte de nuage luminescent !

                - C’est ça qui me tient ma belle, allez, viens ! Plus de temps à perdre ! La presse Martha.

                - Elle a raison mon cœur ! Dit-il en la poussant dans la cheminée et en y pénétrant à son tour. Là-haut, ça bouge ! On nous recherche !

                Là-haut ? Ils sont donc descendus ? Mais comment ?          Dans l’espèce d’euphorie provoquée par la montée d’adrénaline, elle ne s’est rendu compte de rien. D’un seul coup lui reviennent des détails auxquels elle n’a pas eu l’impression d’avoir prêté la moindre attention sur le moment. Des traces de…de roues sur le sol inégal et poussiéreux. Elle n’a jamais croisé le moindre…véhicule dans la Sphère…Une interminable succession de virages en pente qui ont mis ses jambes peu habituées à fonctionner aussi rapidement, à rude épreuve. Des virages en pente comme dans les…parkings souterrains. Waouhhh ! D’où sort-elle cette idée saugrenue ?

                - Mémoire ancestrale ma jolie ! Dit Martha qui semble avoir une faculté de lire les pensées supérieure à celle de Jonathan.

                Sans répondre, elle poursuit l’inventaire des choses incongrues qui l’ont inconsciemment interpellée, histoire de ne plus rien oublier. En suspension dans le halo des lumières bien plus falotes que celles qui éclairent son Unité, dansaient de fines particules de poussière. Impensable dans l’atmosphère totalement aseptisée de la Sphère ! Et puis cet air lourd, chargé d’humidité ! Ça aussi c’est impossible là-haut !

                Humidité…Elle se rappelle s’être arrêtée deux ou trois secondes pour essuyer d’un revers de main le liquide salé, un peu poisseux qui lui coulait dans les yeux et jusqu’aux commissures des lèvres. Sa légère combinaison brune de trieuse lui collait à la peau. Transpiration…Le mot lui vient soudain en même temps que la sensation désagréable qu’elle a éprouvée. Elle était épuisée, percluse de courbatures et Jonathan qui ne cessait de la houspiller pour qu’elle avance…

                Elle est toujours morte de fatigue, totalement déboussolée, effrayée comme elle ne l’a jamais été - parce que la frayeur ou toute autre émotion ne faisait pas partie du programme - mais incroyablement, absurdement heureuse !

                Heureuse ! Ce matin, au réveil, ce mot-là - et la sensation…délicieuse qui va avec - ne voulait rien dire. Ne faisait pas partie de son vocabulaire licite. Comme tant d’autres qui la submergent à présent : amour, désir, plaisir…Des mots, des besoins surgis de sa troublante proximité avec Jonathan dans ce réduit cylindrique manifestement pas fait pour trois. Si étroit, qu’elle est obligée de se serrer contre lui, poussée autant par la crainte irraisonnée qu’elle éprouve à se tenir ainsi au-dessus du vide que par l’exiguïté du lieu.

                - On est rudement à l’étroit là-dedans, marmonne-telle en se détachant légèrement de lui pour lui cacher son trouble.

                -Normal ! Cette cheminée là n’était qu’un monte-charge à l’origine ! Explique Jonathan

                -Pourquoi ne bougeons-nous pas ?

                - Mais nous bougeons ma chérie ! Nous montons pour être plus exact ! Tu ne le sens pas ?

                Lui dire qu’être là, tout contre lui, à percevoir son cœur qui bat sous la paume de sa main posée sur la large poitrine, l’empêcherait de sentir…un tremblement de terre ! Et encore une drôle d’idée qui lui vient de sa mémoire ancestrale à en croire Martha ! Est-ce aussi sa mémoire ancestrale qui lui dit, sans qu’elle ait eu besoin de le regarder plus que ça, que Jonathan qui la domine de deux têtes au moins, est beau, très beau même. Son corps brûle partout où il est en contact avec le sien. Désir…Amour…Plaisir. Joie ! Elle a envie de chanter, de danser, de rire !

                Inimaginable le nombre de nouveaux concepts qu’elle a intégrés depuis que la voix atone de SHYD2007 l’a sortie de ses pensées inquiètes au sujet de ses rêves. L’un d’eux en particulier qui l’a fortement marquée mais dont elle ne parvient pourtant pas à se souvenir…

                - Ça va te revenir jeune fille ! Alors Jonathan, on y arrive où quoi ? C’est bien long cette fois !

                Cette fois ? Il y a donc eu d’autres fois ?

                - Comme d’habitude Martha ! Je te trouve bien impatiente ma vieille amie ! Bon, si je me fie à mes souvenirs, nous serons bientôt dehors !

                Ses souvenirs…Dehors… Ils sont fous !

                - Dehors ? Mais on meurt dehors !

                - Comment peux-tu le savoir ? Tu y es déjà allée ?

                Demande Martha, un petit sourire ironique aux lèvres.

                - Je.. On... On me l’a dit…

                - La « Machine » te l’a dit !

                - La « Machine » ne peut mentir !

                - Vrai ! Mais ceux qui l’ont créée, si !

                - Non…je…c’est impossible !

                - Martha a raison mon amour et tu en auras bientôt la preuve. Tu me fais toujours confiance n’est-ce pas !

                - Oui !

                - Alors ne crains rien et continue à te concentrer sur ces merveilleuses facultés qui te sont revenues.

                - Qui me sont revenues ?

                - Oui ! Rire par exemple ! Tu ne veux pas essayer ? Ou m’embrasser. Il faut bien que ça te revienne ça aussi, alors autant que ce soit avec moi !

                L’idée de rire s’impose à elle avec une force insoupçonnable, autant que celle de l’embrasser, juste pour le plaisir d’effacer son sourire goguenard. Plaisir, plaisir ! Quel mot merveilleux, quelle merveilleuse sensation ! Son diaphragme se contracte, les commissures de ses lèvres s’étirent malgré elles vers le haut et d’un coup, ça explose, miraculeux, incoercible. Si fort qu’elle en pleure ! C’est lui qui se penche sur elle pour étouffer ce déferlement sauvage de sa bouche chaude, si chaude, si voluptueuse…

                C’est donc ça un baiser? Son premier? D’enivrantes sensations la submergent, l’embrasent, la font trembler de la tête aux pieds, tandis que la langue de Jonathan joue avec la sienne. Quand ? Où a-t-elle déjà éprouvé cela ?

                Ils ont oublié Martha, la fuite, les gardes lancés à leur poursuite…Enlacés, éperdus, ils sont en train de monter au septième ciel…

                Le premier, comme à regret, son sauveur se détache d’elle, le souffle court. À côté d’eux, Martha qui s’est faite discrète pendant cet échange très intime, réprime difficilement un fou-rire.

                - Eh bien ! Elle fait des progrès fulgurants notre petite Élisa ! Le septième ciel, rien que ça ! Sais-tu ma jolie qu’on vient de l’atteindre ton septième ciel ? Allez les tourtereaux on sort de là et on met le plus d’espace possible entre nous et la Sphère ! Pressons !

                Élisa a bien du mal à émerger de la brume de délices dans laquelle l’a plongée cette fabuleuse étreinte. Jonathan n’a pas l’air beaucoup plus lucide qu’elle.

                - Élisa mon amour, je t’aime ! Si tu savais combien je t’aime ! De toute éternité !

                - Je…Je crois bien que je t’aime moi aussi ! Même si je découvre à peine ce que ça veut dire !

                - Stop les enfants ! Vous aurez tout le temps de roucouler lorsque nous serons vraiment en sécurité ! Sortons de là !

                Là, c’est petite pièce qu’elle découvre avec stupéfaction car elle est totalement vide. Pas de lumière là-dedans, pourtant on y voit à peu près clair. L’éclairage diffus, en même temps qu’une espèce de souffle frais, provient du haut de l’escalier étroit et raide qui fait face à la porte à présent refermée de la cheminée gravitationnelle.

    Plus que quelques marches à grimper avant d’atteindre le « Hors-Monde ». Elle est pétrifiée. Pour elle, la merveilleuse montée dans la lumière bleutée de la cheminée n’aura-t-elle finalement été que l’ascenseur pour l’échafaud ? « Saleté de mémoire ancestrale, lâche-moi ! » Car en haut de ces marches, c’est la mort qui l’attend, qui les attend à coup sûr.

                Il faut toute la force de persuasion de ses deux compagnons pour qu’elle accepte enfin de les suivre dans cette ascension vers ce qu’eux appellent la liberté. Bravo ! Elle va mourir libre, mais elle va mourir !

                - Non mon amour, tu ne mourras pas ! Il te reste encore trop de choses à découvrir. Personne ne va mourir !

                Dernière marche…Quelque chose de froid la gifle. Comme le souffle qu’elle a senti d’en-bas mais en plus fort. Elle serait tombée si Jonathan ne l’avais pas retenue d’une main ferme.

                - C’est le vent ma chérie ! Il est froid parce qu’il est encore tôt mais aussi parce nous ne sommes qu’au début du printemps.

                - Le printemps ?

                - Une des quatre saisons de ce que tu appelles le « Hors-Monde » et qui est en fait, le Monde, le vrai ! L’originel !

                - Enfin ! Nous voilà dehors s’égosille Martha qui est sortie la première. Encore une de réussie !

                Encore une de réussie ? Une quoi ?

                Puis c’est à Jonathan qui, de ce «dehors » qui l’épouvante, lui tend la main pour qu’elle y accède à son tour. À quoi bon résister ? Elle ne va tout de même pas retourner dans la Sphère ! Mourir pour mourir…Elle sort.

                Éblouie par une lumière aveuglante, elle ferme les yeux, trébuche, manquant de dévaler les marches qu’elle a gravies tellement à contrecœur. Jonathan n’a que le temps de la retenir. Il la serre entre ses bras rassurants, la berce tendrement pour qu’elle s’habitue. La tête enfouie contre son torse puissant, elle n’a pas encore osé respirer. Elle ne se sent pas très bien..

                - Essaie mon amour, tu ne risques rien. Sinon, pour le coup, tu vas vraiment mourir ! Ce serait dommage, tu ne crois pas ?

                - Ne te moque pas ! Dit-elle très vite, terrifiée à l’idée de ce que ce peu de paroles vient de laisser entrer dans ses poumons.

                - Élisa mon trésor, suis-je mort ? Et Martha ?

                - Allez jeune fille, un peu de courage ! Renchérit cette dernière qui n’est effectivement pas morte empoisonnée par les miasmes délétères du « Hors-Monde »

                Un peu vexée que la vieille femme la trouve poltronne, elle écarte la tête du torse de Jonathan et se décide enfin à goûter cet air inconnu. Elle en avale une grande goulée, suffoque, tousse…mais ne meurt pas !

                - Ho la ! Vas-y doucement tout de même, tu n’as pas l’habitude !

                - Et toi ? Et Martha ?

                - Elle et moi, ce n’est pas la première fois que nous montons jusqu’ici. Et même que nous nous aventurons bien plus loin ma chérie !

                -Ohhh ! Ne peut –elle que répondre.

                Elle aurait dû deviner qu’au grand jamais il ne l’aurait exposée à d’autre danger que celui de son évasion de la Sphère. C’était en bas qu’elle risquait la mort, pas ici. Elle le comprend soudain pleinement.

                - Bien mon amour ! Si tu regardais autour de toi à présent !

                - D’accord !

                Elle n’est pas encore très rassurée mais elle a également envie de lui prouver qu’elle est capable de surmonter ses plus grandes peurs. Alors elle regarde. Un coup d’œil derrière elle…pas très loin ... « Pas assez loin ! » lui souffle l’esprit de Martha, se dresse et s’étend une immense masse arrondie qui semble toucher le ciel d’un bleu comme elle n’en a jamais vu. Une masse compacte, grise…sale !

                - Le Dôme ?

                - Hum hum… Fait Jonathan en souriant !

                Comment peut-il sourire alors qu’en y pensant bien ils viennent de quitter la sécurité de la « Sphère » qui bien qu’elle soit une prison est tout de même bien moins dangereuse que le Hors-Monde ! Certes, l’air semble y être redevenu respirable mais…

                - Regarde par ici ! L’invite-t-il en pointant de l’index l’horizon qui devrait…

                Impossible ! C’est impossible. C’est cela l’espèce d’avertissement que contenait le regard énigmatique de Jonathan il y a seulement quelques secondes.

                Son cœur manque un battement….deux… elle avale une autre grande goulée d’air… un voile noir passe devant ses yeux… Elle s’écroule, sans connaissance…

                Du fond du puits noir de son inconscience, elle entend la voix de Jonathan :

                - Réveille-toi Élisa !

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  • Commentaires

    1
    Lundi 24 Février 2014 à 16:44

    en fait toute cette histoire n'est qu'un rêve

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