• Les rêves d'Élisa-Chapitre 6

     

    Les rêves d'Élisa-Chapitre 6

     

     

    Le deuxième réveil

     

                Aïe ! Bon sang, elle a un mal de crâne à se taper la tête contre les murs ! Et la voix qu’elle entend brailler : « Réveille-toi Élisa ! » derrière sa porte n’est pas celle d’un beau mec aux yeux verts comme des lacs de montagne mais celle de Chloé. Le ton de son amie n’est ni chaud ni grave mais plutôt suraigu comme lorsque elle est hyper énervée et elle a le droit de l’être : c’est la troisième fois cette semaine -qui est celle de leur rentrée universitaire commune - qu’elle doit cogner à sa porte pour la réveiller. Mais elle ne veut pas se réveiller, au contraire. Ce qu’elle aimerait c’est retourner illico au royaume de ses songes pour vérifier si dans celui duquel les hurlements de Chloé l’ont sortie, c’était bien la voix de Jonathan Sauveur qui lui enjoignait de revenir à elle. À en croire ses oreilles malmenées par les cris qui lui parviennent par-delà les dernières brumes du sommeil, elle n’y arrivera pas.

                - Magne-toi nom d’une pipe ! Allez, secoue tes puces, sors de ton pieu et viens m’ouvrir ou on va encore être en retard ! Hurle encore son amie à lui crever les tympans, tout en frappant de plus belle à la porte de ses deux poings rageurs.

                Au deuxième étage du Bâtiment C de la résidence universitaire, ça remue. Des portes claquent et des voix coléreuses s’élèvent. Le tintamarre de Chloé a également réveillé tous ceux qui, exemptés de cours aujourd’hui, faisaient la grasse mat’.

                - C’est pas bientôt fini ce boucan ! Y’en a qui se reposent ! Crie quelqu’un à l’autre bout du couloir.

                C’est Magali, en deuxième année de droit et qui ambitionne de devenir avocate, dont elle reconnaît l’intonation haut perchée. Ça va être quelque chose quand elle va plaider celle-là !

                - Ouais, c’est vrai ça ! Y’a de l’abus ! Répond une autre voix, masculine celle fois, émanant de la chambre voisine.

                C’est Youssouf. Il est en LEA d'Anglais et se destine au commerce international.

                - Eh Chlo, elle a encore fait la teuf hier soir ta copine ou quoi ?

                Celui-là, c’est Éric, futur sociologue. Il passe son temps à draguer la rouquine qui joue avec lui comme une chatte avec un mulot. Il a encore beaucoup à apprendre sur le rôle des femmes dans la société.

                - Tu rigoles ! Élisa, elle fait jamais la teuf mon pauvre ! Toujours plongée dans ses bouquins ! Elle a encore dû étudier jusqu’à pas d’heure, comme d’hab’ pardi !

                Elle a bien raison mais ce n’est pas la seule cause de son état comateux. Pas ce matin en tous cas. Les deux autres fois, c’était parce qu’elle avait repiqué aux somnifères de sa mère en dépit de sa promesse d’arrêter. Elle les avait avalés très tard- à 2 h du mat’ bien dépassées - heure à laquelle elle avait refermé ses fameux bouquins - en conséquence de quoi elle s’était endormie comme une masse et avait eu le plus grand mal à sortir de son hébétude lorsqu’elle avait entendu Chloé frapper violemment à sa porte à 8 h, soit pile une heure avant le début de leur premier cour en amphi. Son amie l’avait vertement engueulée puis vigoureusement sermonnée, la menaçant de ses pires foudres si elle ne stoppait pas sine die ces cochonneries de cachets qui la faisaient ressembler chaque jour un peu plus à un zombie.

    Il lui avait fallu un deuxième réveil tambour battant pour se décider à jeter la boite de comprimés incriminés. Le résultat avait été immédiat. La veille donc, elle avait étudié jusqu’à pas d’heure, comme le disait si justement Chloé pour se fatiguer un maximum. Elle avait fini par se coucher tout de même sur le coup de 3 h, les tempes serrées dans un effroyable étau de migraine. Elle avait eu beaucoup de peine à s’endormir et quand elle y était enfin parvenue, ce qu’elle craignait s’était produit : elle avait de nouveau rêvé ! Et quel songe !

                Les bavardages derrière la porte lui vrillent le crâne. Apparemment cette satanée migraine est toujours là. Elle se masse le front et les tempes pour tenter de la chasser.

                Ouille ! Sur celle de droite, il y a une grosse bosse et quelque chose de gluant lui fait retirer vivement la main. Du sang ! Elle a dû se cogner à sa table de chevet en s’agitant pour échapper à son cauchemardesque agresseur. Heureusement, il n’a pas eu le temps d’accomplir son ignoble forfait. Comme les autres fois, dans la réalité et dans le rêve qui a suivi, son sauveur est arrivé à point nommé pour lui éviter de justesse une mort certaine. Car c’était lui les yeux mordorés, la voix chaude et grave. Elle n’a pas besoin de retourner dans les limbes du sommeil pour en être persuadée.

                Quoi d’étonnant à cela cependant ? Depuis son unique et pour le moins étrange rencontre avec le viril dompteur, elle n’a cessé de penser à lui. Quoique le terme unique ne soit pas totalement approprié dans la mesure où, lors de la fameuse rencontre, elle se rappelle avoir eu la soudaine sensation de le connaître depuis toujours. De toute éternité pour être exacte !

                Oui ! L’étrangeté a marqué ce jour-là de son sceau, tout comme elle a présidé à ce rêve bizarre qui, tel le précédent dont elle se souvient encore très précisément, ne quittera plus ses pensées.

                Pourquoi s’est elle remise à rêver, comme par hasard juste après avoir croisé la route de Jonathan Sauveur ? Pourquoi maintenant alors que depuis la mort de son père et de son frère, ça ne lui est plus arrivé ?

                Pourquoi ces deux rêves chargés d’une telle puissance évocatrice, d’une telle réalité jusque dans les odeurs, les couleurs, les lieux, les personnages récurrents, la perturbent-ils aussi fortement ? Le plus surprenant dans tout ça, n’étant pas que son énigmatique et fuyant sauveur y soit apparu à chaque fois même si cette nuit, elle n’a fait que reconnaître sa voix. Ou du moins celle de Jonathan Sauveur le bien nommé. Mais était-ce vraiment lui ? Se demande-t-elle plus si sûre tout à coup. Le revoir…Écouter ses intonations, son indéfinissable accent…Voilà qui répondrait à ses questions. À ses désirs secrets surtout, elle doit bien se l’avouer ! Ça mettrait fin du même coup à l’insistance parfois limite lourde de Chloé à vouloir à tout prix la caser.

                - Tu as vu comme Youssouf te regarde ? Un beau morceau à croquer non ?

                Ne cesse-t-elle de lui rabâcher à l’en soûler. Quand elle ne vante pas les charmes de son habituel voisin de cours ou de tel ou tel autre étudiant du campus.

                Pour l’instant, le beau Youssouf n’est pas de bon poil. À travers la mince cloison qui sépare les piaules mal insonorisées de la résidence, elle l’entend pester contre la terre entière, contre les nanas qui empoisonnent la vie des mecs, contre Chloé en particulier qui continue à faire un barouf d’enfer, en vitupérant et en tambourinant des deux poings contre sa porte close.

                - Élisa! Tu vas m’ouvrir à la fin ! Bordel de merde ! Quel besoin tu as de t’enfermer à double tour hein ?

                Vocifère-t-elle furieuse.

                Ébouriffée, pieds nus, encore sonnée et la tête prête à exploser, elle se lève enfin et va ouvrir à son impétueuse amie.

                - Mais…c’était pas fermé à clé…Marmonne-t-elle, une main étouffant un dernier bâillement, l’autre égarée dans sa tignasse emmêlée.

                - Ah ! C’est pas trop tôt ! Braille Chloé sans même l’écouter en faisant irruption au pas de charge dans la minuscule chambre estudiantine.

                Là dessus, au summum de l’énervement, elle claque violemment la porte, soulevant aussitôt une nouvelle bordée d’injures chez les voisines et voisins que ce tapage matinal fait beaucoup plus qu’indisposer.

                - Vos gueules les mouettes ! Lance Youssouf excédé.

                En écho à la sienne, d’autres réactions virulentes fusent des chambres avoisinantes. À croire qu’elles sont les seules à avoir cours ce matin !

                - C’est ça ! Vos gueules les gonzesses !      

                - Ouais ! Fermez-la ! Y’en a marre !

                - Barrez-vous !

                - Laissez-nous pioncer !

                - Mais…j’ai rien dit moi ! Clame Élisa vexée.

                - C’est vrai mais c’est tout comme beauté ! Fais donc taire ta braillarde de copine et tu seras pardonnée !

                Rétorque Youssouf un peu radouci en toquant légèrement à la cloison décidément peu étanche.

                - Tu sais ce qu’elle te dit la braillarde ? Riposte Chloé encore plus fort.

                Beauté…Chloé aurait-elle raison ? Toute au souvenir envahissant de Jonathan Sauveur, elle ne voit pas les autres garçons.

     

    *

               

                Elle a fait fissa. Lavée, habillée vite fait, elle a avalé un café sur le pouce. Si elle a le temps entre deux cours, elle s’offrira un petit pain au chocolat, histoire de tenir jusqu’à midi ! En espérant qu’il y aura de la place au restau universitaire.

                Dans l’amphi, ça bourdonne tous azimuts. Le prof d’anthropo est en retard ce matin ! Ça ne lui arrive jamais. Giraud est un parangon de ponctualité !

                Le nez dans son classeur, Élisa relit ses dernières notes de cours pour s’occuper en attendant. Zut de zut ! Elle aurait eu le temps de petit déjeuner un peu mieux ! Ça risque d’être long jusqu’au prochain repas consistant ! Son estomac gargouille intempestivement. Elle a l’impression que tout l’amphi peut l’entendre ! Très désagréable et très inconfortable ! Une main se pose sur son bras. Elle sursaute. Les deux feuilles qu’elle vient de retirer de son classeur tombent à ses pieds. Énervée autant que gênée, elle se penche pour les ramasser…

                - Eh, Élisa.

                - Quoi ? Demande-t-elle presque hargneuse en se relevant.

                - Ben…

                - Pas ma faute ! J’ai faim ! Je n’ai avalé qu’un kawa en guise de petit- déj’…

                - De quoi tu parles ?

                C’est Yvan Le Garrec. Il est venu de Quimper pour étudier la paléoanthropologie à Bordeaux. Ils se sont rencontrés le jour-même de la rentrée et ont tout de suite sympathisé. Yvan ne représente aucun danger pour elle. Il ne cesse de lui parler de sa chérie restée en Bretagne. Il se morfond sans elle, dit-il.

                - Ah…Je croyais…Mon estomac fait un tel bruit que je pensais…

                - Mais non ! T’étais pas là quand on nous a annoncé que Giraud ne viendrait pas ce matin ! C’est ça que je voulais te dire, c’est tout !

                - Ah bon ! Et pourquoi ?

                - La grippe à ce qu’il paraît ! Il sera absent pendant au moins une semaine.

                - Et.

                - Ben on a un remplaçant pour aujourd’hui et sûrement pour le prochain cours d’anthropo du coup !

                - Il est en retard !

                - Tiens, justement, ça doit être lui qui arrive là  !

                - Pas trop tôt !

                - Waouh ! Il est baraqué le mec ! Et rudement jeune ! Rien avoir avec ce vieux barbon de Giraud !

                - Ne dis pas de mal de lui, c’est le meilleur !    Rétorque Élisa sans lever son nez des feuillets étalés sur ses genoux

                Soudain, une voix s’élève…

                - Bonjour tout le monde ! Je me présente…

                Élisa n’entend pas la suite. Un voile noir passe devant ses yeux. Ses oreilles bourdonnent. Le cœur au bord des lèvres, livide, elle s’affaisse sans connaissance, retenue de justesse par un Yvan paniqué. Elle ne l’entendra pas hurler :

                - Elle fait un malaise hypoglycémique, vite !

                Des tapes sur ses mains glacées, sur ses joues, la tirent du brouillard cotonneux où elle s’était enfoncée.

                Près de son oreille, une voix reconnaissable entre toutes lui murmure :

                - Réveille-toi Élisa !

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 14 Février 2014 à 20:47
    Quelle histoire à rebondissements
    2
    eve
    Samedi 15 Février 2014 à 03:17
    Dingue j'ai l'impression d'avoir déjà lu ça!c'est la suite où tu repars en arrière,bizarre!!!!
    3
    Samedi 15 Février 2014 à 11:55

    Merci Flipperine et Evelyne !

    Ma soeurette, ayant changé de plateforme, j'ai recommencé à publier les "rêves d'Elisa" chapitre par chapitre

     Sur Overblog, je les coupais en petits morceaux, ici,  je les mets en entier ! Tu as donc effectivement déjà lu celui-là, comme les précédents sur mon autre blog  qui n'est pas encore fermé mais où je ne publie plus.

    Bises

    4
    Samedi 15 Février 2014 à 14:39
    Le rêve et la réalité se recoupent, elle va finir par y perdre son latin ! Entre l'intoxication aux somnifères et le sommeil en apnée, Elisa nous file un mauvais coton ! Qui va la sauver :-) Passe un beau week-end ma chouette, le tricot ça avance ?
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