• Les rêves d'Élisa-Chapitre 5

    Les rêves d'Élisa-Chapitre 5

    -5

     

     

    Le deuxième rêve

     

     

                … L’aube pointe à peine. Guillerette, la jeune fille sort de la maisonnette aux murs de torchis blanchis à la chaux où elle vit avec sa mère. Elle est mince mais solide, brune, le teint hâlé par la vie au grand air. Ses yeux noisette pétillent d’intelligence. Elle a appris à lire en cachette de ses parents avec la vieille Martha - celle-là même que tout le village appelle « la sorcière » - il y a quatre ans de cela. Elle avait tout juste 11ans. Elle en a 15 à présent et depuis, Martha lui a appris des tas d’autres choses normalement réservées aux demoiselles du Château : les mathématiques, la danse, le chant, la poésie… Et aussi les choses que doivent savoir les filles des serfs : tisser la laine, coudre, cuisiner, jardiner, traire les vaches et les chèvres, faire les fromages, teindre les étoffes, tenir propre la demeure que le Seigneur met à la disposition de ses paysans. Mais plus encore elle lui a enseigné et continue de le faire, les remèdes et les herbes qui soignent et soulagent les maux les plus divers.

                Martha elle, ne possède pas de vraie maison mais une petite cabane dans une clairière au cœur de la forêt où elle vit avec son époux que les gamins comme leurs parents surnomment « l’ogre » à cause de sa grande taille, de sa force impressionnante et de sa grosse voix rocailleuse et tonitruante. Lui aussi subit l’ostracisme des villageois. Il passe plus de temps à braconner le gibier du domaine seigneurial au nez et à la barbe de la soldatesque du Château, qu’à cultiver le maigre lopin de terre qu’il a pourtant eu bien du mal à arracher aux broussailles et à la caillasse. S’ils habitent si loin du village c’est parce qu’ils savent n’y être pas les bienvenus. Cet éloignement les prive de la protection de l’enceinte fortifiée du Château mais c’est le prix à payer pour la liberté qu’ils ont choisie. Il leur plaît d’être des reclus volontaires. C’est même avec une certaine jubilation qu’ils défient ouvertement l’autorité du Seigneur. Et si ses soldats traquent sans relâche ce braconnier -là comme ils le font pour les autres, ils laissent la sorcière tranquille car leur maître a trop souvent recours à ses remèdes pour lui causer le moindre ennui. En échange de cette paix relative, Martha lui fournit secrètement potions abortives pour les servantes qu’il engrosse régulièrement, emplâtres et décoctions pour soigner ses crises de goutte, onguents pour ragaillardir une virilité rendue défaillante par trop de bonne chair et de libations, tisanes pour soulager les aigreurs de femme bafouée de sa légitime épouse ou pour l’endormir chaque fois qu’il découche...

                Quant aux gens du village, ils se signent quand ils les croisent elle et son « ogre » et font tout pour les éviter. On ne leur parle pas, on ne les salue pas, on fait comme s’ils n’existaient pas mais on va les voir en douce, car pour les nécessiteux, il y a toujours un peu de gibier en plus des remèdes concoctés par Martha. Ainsi la sorcière et son mari peuvent-ils mener une vie tranquille, tolérés par ceux qu’elle soigne en cachette et dont elle met la progéniture au monde puisque toujours en secret bien sûr, elle fait aussi office de sage-femme. Tout le monde le sait mais tout le monde fait semblant de ne pas le savoir et on se hâte d’oublier que les enfants qu’elle a fait naître et tenus dans ses mains, sont aussi souillés que si c’était le Diable lui même qui les avait fait sortir du ventre de leur mère. Le prêtre s’empresse de les exorciser et de les baptiser pour laver la souillure. Il en a été ainsi pour Élisa. À 10 ans à peine, elle a su par hasard que c’était Martha qui l’avait mise au monde comme ses frères avant elle. Martha qui, après avoir perdu son seul fils, piétiné à 3 ans par les sabots d’une trentaine de chevaux lors d’une chasse seigneuriale, n’a plus jamais réussi à avoir d’enfants. C’est probablement pour cela qu’elle a alors choisi de faire naître ceux des autres.

                Faisant fi d’une possible rencontre avec l’ogre et poussée par son insatiable curiosité, la fillette avait voulu savoir à quoi elle ressemblait cette femme qui avait recueilli son premier cri. Courageuse, elle était partie seule dans la forêt où l’on disait que vivait la sorcière. Elle s’y était perdue et c’est Martha qui, guidée par ses sanglots déchirants, l’avait retrouvée terrorisée, recroquevillée aux pieds d’un énorme chêne. Comme la nuit tombait, elle l’avait ramenée à sa cabane. Sitôt entrée dans la masure, réticente, Élisa avait jeté autour d’elle des regards inquiets. Devinant ce qui la tracassait, Martha avait simplement répondu :

                - Ne crains rien petite fille, il est en vadrouille mais tu ne dois pas avoir peur de lui, il est très doux avec les enfants. La seule chose que mon homme dévore avec plaisir, c’est un bon civet de lièvre ou de sanglier.

                Puis, après avoir séché ses dernières larmes, elle l’avait nourrie et endormie avec de belles histoires de lutins et d’elfes. Au matin, elle l’avait reconduite à l’orée du bois touffu et remise dans la bonne direction. Mais elle lui avait surtout montré comment retrouver le chemin de sa cabane.

                -   En cas de besoin fillette, tu sauras toujours où me trouver ! Lui avait-elle dit.

                -   Merci ! Avait-elle simplement répondu en pensant que jamais elle n’aurait besoin de l’étrange femme.

                Puis sans comprendre ce qui la poussait à ce geste audacieux, elle s’était jetée dans ses bras et l’avait embrassée sur les deux joues. Après quoi elle s’était enfuie à toutes jambes sans voir le sourire malicieux de Martha.

                Lorsque, folle d’angoisse sa mère l’avait enfin vue réapparaître, elle l’avait d’abord giflée puis elle l’avait serrée contre elle à l’étouffer tant elle était soulagée de la voir de retour

                - Je te croyais morte, dévorée par les loups ou pire encore, petite idiote ! Cesseras-tu enfin de faire la sauvageonne ! Veux-tu donc ma mort ? 

                Avait- elle hurlé en la secouant de toutes ses forces, partagée qu’elle était entre la colère et la peur qui la tenaillait rétrospectivement à l’idée de ce qui aurait pu arriver à son imprudente fille.

                Ne pouvant deviner que ce « pire encore » auquel sa mère avait fait allusion était d’une toute autre nature que le risque de croiser « la sorcière » ou même « l’ogre » et convaincue qu’elle serait sévèrement punie si elle parlait de sa rencontre avec Martha, elle n'avait osé raconter qu’une partie de la vérité : elle s’était perdue en allant aux champignons et la nuit venant, n’avait eu d’autres recours que de s’endormir sous un tapis de feuilles mortes au pied d’un arbre, à la merci des bêtes sauvages. Au matin, terrifiée à l’idée de ne plus retrouver son chemin, elle avait recommencé à marcher en priant Dieu de lui accorder son aide bienveillante et c’est Martha qu’Il lui avait envoyée. Elle passait par là et l’avait reconduite à la lisière de la forêt. Elle avait eu très peur bien sûr et elle jurait de plus jamais aller seule aux champignons et surtout de ne plus jamais s’enfoncer dans la forêt !

                C’est de là qu’était née son étrange amitié avec la sorcière car bien entendu, elle n’avait pas tenu sa promesse et avait commencé à aller régulièrement chez Martha sans en rien dire à personne. Même la vue du géant là la grosse voix et à la barbe broussailleuse n’avait pu l’en dissuader. Au contraire, les histoires de chasse et d’incessantes ruses pour échapper aux soldats du Seigneur que lui racontait le doux géant, la faisaient rire et la passionnaient tout autant que les contes de la gentille sorcière ou que son précieux enseignement.

                C’est Martha qui l’avait consolée quand son père et deux de ses frères avaient été tués et dépouillés de leurs derniers deniers par des voleurs de grand chemin alors qu’ils revenaient quasi ivres-morts de la taverne du village où ils se rendaient bien trop souvent au grand dam du reste de leur famille. C’est Martha, qui, venue à son appel avait sauvé sa mère alors que, terrassée par le chagrin, elle mettait prématurément son dernier né au monde dans le sang et la douleur. Un petit garçon chétif qui n’avait pas survécu à ce pénible accouchement et avait de surcroît failli tuer Sarah. C’est encore et toujours Martha qui l’avait prise sous son aile affectueuse lorsque Patrick, le jumeau survivant avait été vendu comme berger pour le compte d’un autre Seigneur. Tout cela était arrivé l’année de ses treize ans. Celle-là même où ses premières menstrues faisaient d’elle une femme. Qui là encore l’avait rassurée en lui disant que perdre son sang chaque mois était chose naturelle ?

                Sa mère l’aime, bien sûr mais depuis la mort de son époux et de deux de ses fils et le départ du dernier, elle n’a que peu de temps à consacrer à sa fille. Elle est seule pour faire marcher leur petite ferme. Seule pour labourer, semer et récolter le blé, l’orge et le seigle de leur lopin de terre régulièrement dévasté par le Seigneur et ses invités lors des chasses à courre. Seule pour s’occuper de leur maigre élevage : le bœuf pour labourer et tirer la charrette, un taureau, deux vaches pour le lait - dès la fin du sevrage, les veaux vont grossir le troupeau du fief seigneurial - quatre chèvres et un bélier, quelques volailles … Lorsque son père et ses frères sont morts, sa mère a dû vendre le verrat, la truie et sa dernière portée de porcelets devenus pour elles deux une charge de travail bien trop lourde.

                Il faut couper le foin avant l’hiver pour nourrir les bêtes, les mener au pré à la belle saison, les traire, assurer le vêlage et l’agnelage… La pauvre Sarah est bien obligée de faire le travail des trois hommes absents pour survivre, laissant à sa fille le soin de la maison, de la basse-cour et du potager. Elle aide en outre sa mère pour la traite et la fabrication des fromages. Le bœuf de labour tirant la charrette, elles vont toutes deux à la ville pour les marchés après avoir donné au Seigneur sa part de leur production : poulets, œufs, légumes, grain, farine, lait frais et fromages. Elles deux se contentent de peu et le dur labeur quotidien leur permet d’oublier leur chagrin encore bien vif. Voilà pourquoi Élisa s’est prise d’affection pour Martha et en arrive à la considérer pas tout à fait comme une deuxième mère mais plutôt comme une bonne fée protectrice. Voilà pourquoi elle défie secrètement l’autorité maternelle pour se rendre régulièrement dans l’antre merveilleuse et chaleureuse de la vieille femme où elle trouve outre le savoir, une tendresse que Sarah n’a plus le temps de lui prodiguer.

     

    *

     

                En repensant à ces trois dernières années, Élisa se prend à sourire. Certes, tout n’a pas été rose mais elle et sa mère ont survécu et s’en sortent plutôt bien. Les récoltes se sont succédé bon an mal an en dépit de rudes hivers et des dégradations successives causées par les sabots des chevaux. Elle sait que Sarah économise patiemment afin de lui constituer une dot, tout comme elle travaille à son trousseau en lui ressassant à lui en échauffer les oreilles qu’à 15 ans révolus, il est plus que temps qu’elle se trouve un époux solide et travailleur pour prendre la relève d’une pauvre veuve fatiguée. Elle culpabilise de ne pouvoir répondre aux légitimes attentes de sa mère mais elle n’est pas pressée de se marier. Les hommes meurent ou s’en vont alors à quoi bon. Quant à faire des enfants, pour qu’ils naissent morts, elle n’en voit pas l’utilité. Elle se voit plutôt prendre la relève de Martha qui continue à lui enseigner tout ce qu’elle sait. Elle commence à bien connaître tous les remèdes de son amie et saura en faire bon usage le temps venu. Peu lui chaut d’hériter de la sulfureuse réputation de la sorcière. Elle sait, elle, que Martha, sous ses airs revêches, est bonne comme le pain et n’utilise ses dons que pour faire le bien autour d’elle.

                Grâce à elle, elle s’est elle-même découvert quelques facultés que le chapelain condamnerait à coup sûr s’il les connaissait. Parfois ses rêves se réalisent. Elle a refusé cette faculté maudite lorsqu’elle a vu la mort de son père et de ses frères en songe, fermant son esprit à toute incursion nocturne. Quand elle a avoué cette tare à Martha, pour ne pas dire ce péché mortel, celle-ci lui a dit qu’un don tel que celui-là est un cadeau de Dieu même s’il peut parfois ressembler à une punition. Or, qui peut se permettre de refuser un don du Ciel ?

                - Il ne faut pas avoir peur et si tu n’oses rien en dire à ta mère, confie-toi à moi. Je suis une sorcière pas vrai ? Alors moi, je peux prédire l’avenir. On ne me craindra pas plus qu’on ne me craint déjà ! Tant pis pour les incrédules qui passeront outre aux prédictions de la sorcière.

                Elles ont alors conclu un pacte. Depuis, elle raconte ses rêves à Martha qui fait siennes les prémonitions qu’ils contiennent parfois. Celui de cette nuit, elle ne lui en parlera pas, il est trop personnel. À la fois confus et précis, elle a grand peine à en comprendre la signification, s’il en a une, ce dont elle doute et pourtant... Confus, parce que, contrairement à son habitude, au réveil, elle ne s’est souvenue que de fugaces images qu’elle s’est empressée de chasser de son esprit pour n’en garder qu’une. Précis, parce que cette image-là elle, était très nette et avait quelque chose de profondément rassurant. Il lui suffit de fermer les yeux pour la revoir : un visage penché sur elle. Un beau visage mâle dont le troublant regard mordoré la scrute intensément et avec inquiétude. Rien que ce souvenir lui fait battre le cœur plus vite et plus fort tandis que tout son corps frémissant de sensations inconnues, réagit d’une façon qui la fait rougir de honte. Aucun des regards concupiscents que les garçons du village lui jettent depuis qu’elle est devenue femme, ne lui a encore fait ce bouleversant effet.

                Que dirait le chapelain s’il savait. Qu’importe, elle ne lui confessera pas. Pour cela, elle brûlera sans doute en enfer mais ne risque-t-elle pas depuis bien longtemps déjà la damnation éternelle en fréquentant une sorcière notoire ? Elle préfère ne pas y penser et hâte le pas vers la forêt.    C’est un doux matin d’automne. Les champignons n’attendront pas. D’un pas vif et léger, elle marche vers ces bois qu’elle ne craint plus depuis qu’elle y a deux protecteurs. Les oiseaux commencent à piailler dans les futaies et à l’orient, le ciel à peine ennuagé se teinte de rose. La journée sera belle. Elle aspire une grande goulée d’air frais et commence à chanter en balançant allègrement son panier pour marquer la cadence de ses pas. Sa voix pure et cristalline s’élève vers l’azur, se mêlant aux chants des oiseaux. Plus très loin maintenant se profile la forêt accueillante. Les grands arbres qu’elle aime tant déploient leurs branches feuillues où se mélangent au vert encore présent, les couleurs flamboyantes de ce début d’automne.

                Toute à sa joyeuse mélodie, elle n’a pas entendu le galop derrière elle. Cependant, mue par ce sixième sens qui s’affine de jour en jour elle se retourne soudain. Il arrive, piquant des deux les flancs de sa monture noire comme la mort. Elle n’a pas besoin de le voir de près pour savoir à quoi ressemble son agresseur. Elle le connaît, elle a déjà vu le regard torve fixé sur sa poitrine naissante, les bras tendus, prêts à se saisir d’elle, le sourire libidineux étirant une bouche lippue, le visage vérolé. Ce qu’il fera d’elle s’il l’attrape, elle ne le sait que trop clairement !

                Elle se souvient fort à propos de ce danger bien pis que les loups ou que la sorcière et son mari, qu’évoquait sa mère quand elle était encore petiote ! Elle comprend parfaitement la mise en garde aujourd’hui, d’autant plus que le danger en question est tout proche à présent, en la personne de cet homme horrible qui fonce droit sur elle. C’est un débauché notoire qui agit néanmoins en toute impunité et pour cause, il est le fils aîné du Seigneur et en tant que tel exerce son droit de cuissage sur toutes les jeunes paysannes encore vierge du fief de son père. Quand il ne passe pas son temps avec les ribaudes de la taverne dont la fréquentation lui a valu cette horrible face grêlée !

                L’idée de ce qui l’attend la révulse à tel point que sans réfléchir d’avantage, lâchant son panier pour relever sa jupe à deux mains, elle se met à courir vers la forêt. Elle court à perdre haleine, fuyant désespérément le monstre qui la poursuit, consciente qu’elle ne pourra longtemps échapper à un cheval lancé au triple galop. Le diable sur son noir destrier fait entendre un énorme rire, un rire de vainqueur tandis qu’un bras puissant l’agrippe par la taille et la soulève pour la jeter sans ménagement devant lui à travers la selle. Elle hurle et se débat tellement qu’elle parvient à se défaire de la poigne qui l’enserre. Alors qu’il tente de la retenir, elle mord sauvagement la main qui tient les rênes et réussit même à griffer au sang le visage haïssable. Énervé, le cheval rue, désarçonnant le cavalier et sa proie. Elle tombe lourdement sur le sol. Sa tête cogne sur l’angle aigu d’une pierre. Son agresseur, lui, s’est relevé sans peine. Il s’agenouille… Déjà ses mains sont sur elle. Il va la violer et probablement se venger en la tuant, des blessures sanglantes que ses dents et ses ongles lui ont infligées. Sa vue se brouille, elle a mal. Elle sent un liquide chaud s’écouler de sa tempe. La dernière chose qu’elle se dit avant de perdre connaissance, c’est qu’au moins elle subira et les outrages et la mort sans même en avoir conscience.

                Que se passe-t-il ? Serait-elle au paradis en dépit de ses péchés les plus inavouables ? Ce beau et mâle visage au regard mordoré teinté d’inquiétude penché sur elle n’est pas celui de son ignoble violeur ! Elle l’a déjà vu, mais où ? Elle se sent repartir dans l’inconscience tandis qu’une voix chaude et grave lui ordonne :

                « Réveille- toi Élisa ! »…

     

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