• Les rêves d'Élisa-Chapitre 3

    Les rêves

    « Le réveil commence comme un autre rêve. »

    Paul Valéry

      

    -3-

     

     

     

    Le premier réveil.

     

                Élisa se réveille en nage. Quel drôle de délire ! Il ya bien longtemps qu’elle n’a plus cauchemardé ainsi. En fait, depuis la mort de son père et de ses frères et elle sait bien pourquoi elle ne rêve plus jamais.

                - Mais si tu rêves, comme tout le monde ! Lui assure sa meilleure amie péremptoire !

                - Peut-être que tu dis vrai mais en tous cas, je ne me souviens de rien au réveil mademoiselle je sais-tout !

                - C’est bien ça le hic ! Ça dénote un problème inconscient de taille ma chère ! Rétorque la demoiselle.

                Et il en est ainsi chaque fois qu’elles évoquent ce sujet sensible ô combien ! Avec raison d’ailleurs !

                Il faut dire que la nuit d’avant le drame, elle avait vu l’accident en songe et n’avait voulu donner à ce cauchemar aucun sens prémonitoire. Elle n’en avait parlé à personne non plus. Qui l’aurait crue ? Elle avait mis cela sur le compte de son habituelle angoisse chaque fois que son père prenait le volant accompagné comme presque toujours de ses deux casse-cou de frères sensés chaperonner leur imprudent géniteur. Michel conduisait vite, trop vite, au mépris de la loi mais surtout, au mépris du danger. Ainsi, disait-il, il concrétisait un peu ses rêves de jeunesse. N’avait-il pas toujours voulu devenir pilote de course. La vie en avait décidé autrement en faisant de lui un petit fermier dans un bled perdu, comme ses parents avant lui. Quelle désillusion ! Sa femme se contentait de ce bonheur simple, tout comme Patrick qui en cela ne ressemblait pas du tout à son jumeau ni à son aîné. Il était comme sa mère, préférant la nature, les animaux, le calme de la campagne au bruit et au mouvement de la ville. À ses deux autres fils et pour leur malheur, il avait légué ce goût immodéré pour la vitesse et pour l’agitation qui règne dans les cités. Ce soir-là, sur la route de Périgueux, ils avaient rejoué « la fureur de vivre » et en étaient morts. De l’amas de tôle froissée enroulée autour d’un platane, les pompiers avaient désincarcéré trois corps sans vie affreusement mutilés.

                Patrick lui, qui ne conduisait que par nécessité, avait revendu son solide tout terrain sitôt après le drame et depuis n’avait plus jamais repris le volant, se contentant pour ses déplacements les plus courts de son vieux vélo ou de ses pieds. Pour les autres, il utilisait le car ou le train. C’est de cette façon qu’il avait exorcisé sa douleur et sa colère. Elle, c’est en cessant de rêver qu’elle l’avait fait, ne se permettant plus le moindre songe susceptible de lui montrer un avenir, fût-il radieux.

                En ce remémorant le terrible drame, elle se rappelle aussi de son dernier rêve, le premier depuis deux ans. Il s’impose à elle, violent et si réaliste…Elle s’y est totalement identifiée à la petite fille de cette époque reculée.

                Ehi Sha …Où son imagination est-elle allée chercher ça ? Elle ne peut s’empêcher de penser que la réapparition de sa faculté de rêver coïncide étrangement avec son aventure de la veille.

                Jonathan Sauveur… Ce nom ne cesse de la troubler autant que l’a fortement troublée son propriétaire. Elle le revoit, puissant, si beau, si sauvage ! Plus vieux mais tellement semblable au jeune héros de son aventure onirique. Comment sa fertile imagination l’a-t-elle baptisé déjà ? Roh Ahr Anh… Il ya aussi Sha Rah, Pahr Anh, Mah Rah., Ehi Sha et les autres. Encore très nets dans sa mémoire, tous ces personnages lui paraissent aussi réels que s’ils avaient vraiment vécu. Elle impute néanmoins ces prénoms fantaisistes aux bizarres consonances, à sa passion pour les aventures de « Rahan, fils des âges farouches », héros blond et musclé d’’un tas considérable de vieilles BD datant de l’enfance paternelle, oubliées dans une malle au grenier, qu’elle a lues et relues sans jamais s’en lasser ! Elle trouve que son sauveur onirique lui ressemble beaucoup. Finalement, sans même le savoir, ce père auquel elle ne pense jamais sans colère, lui aura légué quelque chose de précieux : petite fille amoureuse du beau guerrier des âges farouches, elle l’est très vite devenue de la préhistoire. Car c’est bien depuis ce temps béni de lecture solitaire, assise dans la poussière du grenier avec pour seul éclairage une petite lucarne au-dessus de sa tête, qu’elle est fascinée par tout ce qui touche à l’apparition de l’homme sur la Terre et à sa longue évolution jusqu’à nous, de l’australopithèque au néandertalien jusqu’à l’homo sapiens et à l’homme de Cro-Magnon, notre plus proche parent.

    Elle a lu tout ce qu’on peut lire, écouté tout ce qu’on peut dire, vu tout ce qu’on peut voir sur le sujet, de la fiction pure et simple - tel le film « La Guerre du feu » qu’elle a vu un bon nombre de fois et plus récemment « Ao le dernier Neandertal » - à des reconstitutions virtuelles telles « L’Odyssée de l’espèce » ou « Homo sapiens » qu’elle a regarde comme on regarde le plus passionnant des films d’aventures. Sa bibliothèque personnelle est pleine à craquer de bouquins sur la préhistoire, la paléontologie et la paléoanthropologie. Et pour cause, c’est l’objet même de ses études. « Ceci expliquant cela ! » Se dit-elle pour mettre fin aux fumeuses élucubrations de son esprit encore embrumé de sommeil. En effet, voilà-t-il pas qu’elle se met à voir des similitudes troublantes entre les prénoms de la réalité et ceux de son rêve : Élisa, Ehi Sha par exemple ! Sans parler de Sarah et Sha Rah ou encore de Jonathan et Roh Ahr Anh ! Son imagination bouillonnante lui joue de ces tours ! Mais peu importe, elle a recommencé à rêver et ce fait à lui seul est source d’inquiétude, voire d’angoisse. Ce qu’elle craint le plus au monde à présent, c’est de voir revenir avec les songes, de terribles prémonitions comme celle qui annonçait le drame qui a endeuillé sa famille et qu’elle n’a pas voulu interpréter. Elle a bien peur d’avoir perdu le contrôle étroit qu’elle exerçait depuis deux ans sur son subconscient et elle espère de toute son âme n’avoir pas rouvert la dangereuse boîte de Pandore.

                Comme Ehi Sha- décidément, ce rêve l’a marquée- elle s’ébroue, repousse le drap et se lève. Il est déjà 6h. Dans une heure elle doit être partie si elle ne veut pas être en retard. Une bonne douche lui remet les idées d’aplomb. Par la fenêtre de sa chambre elle voit le ciel bleu de ce superbe matin d’été. Il fera encore beau et chaud aujourd’hui. Pas besoin de se couvrir, un jean et le tee-shirt emblématique du magasin sur lequel figurent en photo-impression les peintures rupestres des célèbres grottes de Lascaux, feront l’affaire. Elle entend le doux remue- ménage dans la cuisine. Comme d’habitude, sa mère est la première debout. Elle prépare un copieux petit déjeuner pour eux trois. Patrick est sûrement déjà en train de faire son sac. En fin de matinée, il reprend la route pour la Haute-Provence. Le car jusqu’à Sarlat, puis le train pour regagner ses montagnes et retrouver ses chers moutons.

                Aujourd’hui, c’est dimanche, jour de repos pour Sarah qui travaille du lundi au samedi en pleine saison. Pour ce qui est de ses propres repos, cette année exceptionnellement, elle bénéficie de son lundi ainsi que d’un week-end sur deux que lui fait Chloé, tout comme elle a accepté de lui faire tous ses lundis. Sans cet arrangement avec son amie et en l’absence de la vendeuse habituelle, elle aurait dû travailler sans interruption tout son mois de juillet puis enchaîner illico le mois d’août avec ses horaires au Musée. Autant dire la galère mais elle a besoin d’argent pour financer ses études alors…           

                Il faut qu’elle s’active. Le week-end, la boutique fait le plein de clients, surtout en cette période de vacances durant laquelle les touristes affluent dans la région.

                La douche l’a revigorée. Elle en avait bien besoin. En effet, sa mésaventure de la veille l’a beaucoup fatiguée et sa nuit ne l’a pas reposée car son aventure onirique n’a fait que rajouter à son immense lassitude. Ses vêtements enfilés, elle remonte sa longue chevelure brune en un discret chignon. Elle termine par un très léger maquillage. La voilà prête. Les odeurs qui s’échappent de la cuisine la mettent en appétit. Café, croissants chauds, pain de campagne, confiture et miel maison- ils ont deux ou trois ruches et une centrifugeuse- lait et beurre frais de la ferme d’à côté, jambon de pays…Tous ces délices odorants n’attendent plus qu’elle. Sa mère et son frère sont déjà attablés.

                -     Bonjour ma chérie ! L’accueille Sarah.

                -     Bonjour mamoune ! Répond-elle en se penchant pour l’embrasser.

                Puis elle fait de même avec Patrick

                -     Bonjour grand frère !

                -     Bonjour sœurette ! Bien dormi ?

                -     Pas vraiment ! Après hier soir tu sais …

                -   Je comprends ! C’est vrai que tu as les yeux cernés petit cœur !

                -   Il a raison ma puce ! Renchérit sa mère. Il faut vraiment que tu ailles travailler aujourd’hui ?

                -   C’est mon tour maman, tu le sais bien. Chloé m’a déjà fait mon samedi, je ne peux pas lui demander de me remplacer encore une fois.

                -   Bon, alors dépêche-toi d’avaler ton petit déj’ ou tu seras en retard. Tu ne veux pas prendre le car, ou au moins ton vélo ce matin ?

                -   Non maman, je préfère marcher. Allez, je me dépêche !

                Entre ces deux êtres qu’elle aime plus que tout au monde, elle se sent protégée, à l’abri malgré l’angoisse qui s’est réveillée en elle. Elle repense à la petite Ehi Sha de son rêve qui lui ressemble tellement. Elle aussi a perdu son père et deux de ses frères. Elle aussi attend chaque fois avec la même impatience le retour du seul qui lui reste. Sa mère elle aussi, bien que ce soit pour d’autres raisons, a eu à subir la honte et l’ostracisme après la mort de son compagnon et de ses fils. Ce rêve qui semble ne pas vouloir quitter son esprit lui revient encore et encore. La fin surtout qui se rappelle soudain à elle avec une étonnante acuité :

                 …Roh Ahr Anh n’a fait qu’un un cours séjour à la caverne. La journée de leur arrivée, son frère et lui ont accepté de rester quelques jours afin de se reposer de leur longue saison de chasse. Mais avant cela, il a fallu que Pahr Anh narre comment les deux étrangers les ont secourus vaillamment lors de l’attaque des loups qui avait déjà fait deux victimes chez les chasseurs de la caverne, car dès qu’ils sont apparus, ainsi que l’avait prévu Ehi Sha, hommes et femmes valides ont levé massues et lances contre eux en grognant de défiance et de colère ! Ensuite ils leur ont fait la fête en voyant le surplus de viande fraîche que les deux jeunes hommes apportaient en compensation de leur séjour ainsi que de la mort des deux chasseurs du clan. Un beau bison - dont l’épaisse fourrure a été offerte à la toute jeune mère en deuil pour la consoler de la perte cruelle du père de son enfant - ainsi qu’un renne splendide. Puis a eu lieu la veillée autour du feu. Face à une assemblée émerveillée, Roh Ahr Han et Rha Fahêh son frère aîné ont raconté leurs aventures de nomades sans cesse à la recherche de nouveaux territoires de chasse. Ils ont décrit et même dessiné sur les parois à l’ocre et à la suie, les tribus qu’ils ont rencontrées. Certaines très amicales les ont accueillis aussi bien que le clan de la caverne, tandis que d’autres, féroces et sanguinaires les ont fait fuir à toutes jambes après leur avoir volé leur gibier.

                Les deux jours qui ont suivi ils ont appris au clan de la caverne à fabriquer de bizarres abris de branches entrecroisées tendues de peaux assemblées afin de vivre plus à l’aise durant la saison chaude. Aidés des hommes de la tribu, ils ont élevé les deux premières huttes sur le large méplat en bas de la grotte.            

                -De cette façon, vous serez encore suffisamment en hauteur pour surveiller les alentours autant que pour éviter les crues de la rivière. Leur a assuré Roh Arh Anh

                Et même les plus vieux l’ont écouté tellement il montrait de mâle autorité et de grande sagesse pour son jeune âge.

                La veille était déjà le dernier soir autour du feu encore riche d’histoires partagées…

                Lorsque l’aube survient, Ehi-Sha n’a pas dormi. Elle est très triste. Elle sait que son sauveur va partir et elle s’étonne d’en éprouver autant de chagrin. Cependant, comme le soleil levant illumine le jour naissant, une lueur d’espoir illumine son cœur serré. La veille, avant d’aller s’étendre sur la couche désertée d’un des deux absents, il lui a dit : « Ne soit pas triste petite sœur de Pahr Anh ! Nous nous reverrons ! » Du coup, elle se lève presque joyeuse. Pour rien au monde elle ne voudrait manquer ses adieux avec le jeune chasseur.

                Elle a eu raison de se lever si tôt. Roh Ahr Anh et Rah Fahêh sont déjà sur le départ. On leur a donné des fruits et une bonne provision de viande boucanée en échange du bison et du renne qu’ils offrent au clan. Avant de se mettre en route, Rho Ahr Anh s’est approché d’elle, il s’est baissé et lui a dit à l’oreille : « Rappelle-toi ce que je t’ai dit, je te le jure, nous nous reverrons Ehi Sha ! Ne m’oublie pas ! »…

                Élisa sursaute. Ce sont à peu près les mêmes mots que ceux de Jonathan la veille. Décidément, le beau dompteur l’a marquée bien plus qu’elle ne le croyait.

                - Eh ma fille ! Tu rêvasses ? Ce n’est pas le moment ! L’interrompt sa mère, la faisant sursauter une seconde fois.

                Elle voudrait bien pouvoir s’attarder sur des choses futiles comme celles qui occupent les pensées des filles de son âge ! Non, elle ne rêvasse pas ! En revanche, elle a rêvé la nuit dernière et c’est bien ça le problème. Dans sa tête, songe et réalité se mêlent inextricablement.

                -   Non… Je repense à hier soir. C’est bizarre ce qui m’est arrivé, hein?

                - Je te l’accorde ! Ce n’est pas tous les jours qu’un tigre s’amourache de toi !

                - Ce n’est pas drôle m’man ! J’ai eu la frousse de ma vie !

                - Allons ma puce, oublie ça et remue-toi sinon le magasin n’ouvrira pas à l’heure !

                Le petit déjeuner terminé, ce sont les embrassades à n’en plus finir avec Patrick qui sera parti quand elle rentrera. Elle refoule courageusement quelques larmes. C’est toujours aussi difficile de le voir s’en aller. Ce qui la console, c’est ce qu’il leur a annoncé un sourire faraud au coin des lèvres : « Au fait les filles, la prochaine fois que je viens, je vous amène une surprise…et demi ! ». Le grand frère a donc enfin trouvé chaussure à son pied de montagnard et des petits chaussons avec ! Génial ! Allez, trêve de rêverie ! Sa mère a raison, l’heure tourne.    

                Chaussée de bonnes baskets, ses chaussures de travail et son repas dans son sac à dos, elle prend le chemin des Eyzies. Ces cinq petits kilomètres ne lui ont jamais fait peur, c’est une bonne marcheuse. Lorsqu’elle accepte de prendre son vélo, c’est parce qu’elle s’est levée en retard. Il n’y a qu’en août, lorsqu’elle entame son deuxième job comme hôtesse d’accueil au Musée, qu’elle accepte de faire le trajet en car. Présentation oblige. Elle se doit d’être nette, pimpante et fraîche pour accueillir les visiteurs. À la boutique, on ne lui demande que d’être aimable et ponctuelle. Sa tenue importe peu à sa patronne. Elle apprécie même le style décontracté, sportif et naturel de la jeune fille. « Et puis ça plaît aux touristes! » Dit-elle lorsque les habituelles mauvaises langues critiquent son employée saisonnière qu’elle défend d’autant plus qu’elle lui a été recommandée par la mère de Chloé qui est une de ses amies.

                À 9 h tapantes, elle est à son poste. Elle a sorti les présentoirs : cartes postales, guides touristiques et cartes détaillées des circuits de randonnée…Elle a disposé à la vue des premiers passants, les étals des tee-shirts imprimés, poteries et autres souvenirs des sites de la région. À présent, accueillante et souriante derrière sa caisse comme il se doit, elle attend les clients. Elle est là jusqu’à 19h30 quasiment sans pause puisqu’elle prend son sandwich de midi sur le pouce sauf quand Chloé est là pour la relayer ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Une longue journée en perspective mais qu’elle va effectuer avec plaisir car elle aime le contact avec les gens !

                Tiens, coincée sous la caisse, il ya une longue enveloppe et un petit mot de son amie plié en quatre ! Elle lui en laisse souvent mais jamais de lettre cachetée ! Elle lit d’abord le mot de Chloé :

                « As-tu bien profité de ton anniversaire ? N’oublie pas qu’on doit le fêter ensemble lundi soir ! La lettre, c’est pour toi ! Aurais-tu un admirateur, petite cachottière ? Un bel inconnu l’a déposée à l’ouverture hier matin et il s’en est allé sans me donner la moindre explication ! Il a juste dit que tu comprendrais ??? Tu me raconteras j’espère ou je ne te parle plus jamais. Bisous. À lundi. Chloé »

                À n’en pas douter, cette lettre, c’est encore une blague de sa chère copine. Quoique la fine écriture racée qui figure sur l’enveloppe ne soit pas celle de la farceuse. N’importe ! Elle aura choisi un complice parmi ses nombreux soupirants. En effet, la belle et blonde Chloé n’en manque pas. Étudiante à Bordeaux dans la même branche qu’elle, la jeune fille est toujours très entourée par la gent masculine. Devant la jolie Barbie grandeur nature en mini-jupe et top moulant, les mecs s’agglutinent comme des mouches autour d’un pot de miel. Ce n’est pas comme elle qui évite les garçons comme la peste. À moins que ce ne soit eux qui la fuient ! Elle est toujours mal fagotée et elle a l’air si coincée avec son chignon et ses lunettes dont elle n’a pourtant aucun besoin ! Elle fait le désespoir de Chloé qui ne cesse de vouloir la caser. « Tu es sage, bien trop sage ma jolie ! C’est pas normal à ton âge ! Il faut que je change tout ça ! » Ne cesse-elle de lui rabâcher à longueur d’année.

                Changer tout ça, c’est en fait l’habiller, la maquiller, la coiffer comme elle-même : hyper sexy pour attirer un maximum de regards. Ce qu’elle veut aussi, c’est la faire sortir pour autre chose que les courses, les cours, son job ou au mieux, la venue d’un cirque dans les environs. En fait, ce qu’elle veut à tout prix, c’est lui faire rencontrer l’âme sœur comme elle dit en riant et pour cela, tous les moyens sont bons. Mais Élisa résiste de toutes ses forces. Les coureurs de jupons comme son père et ses deux frères défunts, elle n’en veut pas ! Seulement voilà, Chloé non plus ne désarme pas, cette lettre d’un soi-disant admirateur inconnu en est la preuve. Pourquoi cette fichue entremetteuse qui n’en est pas à son coup d’essai, n’a-t-elle pas donné son adresse ? Pourquoi l’inconnu - tu parles, sûrement pas pour Chloé ! - a-t-il déposé son message à la boutique si ce n’est pour mettre au point l’amicale machination avec sa complice ?

                Bien bien ! Elle va la lire cette lettre et elle racontera tout à sa machiavélique amie, en rajoutant au besoin des détails croustillants susceptibles de confondre les deux comploteurs. Finalement, cette histoire est plutôt drôle et c’est en retenant un fou rire qu’elle se décide à décacheter la longue enveloppe blanche ou figure seulement son prénom. Elle subodore le contenu probablement lapidaire du feuillet plié en deux. Quelques mots du style : « Élisa, depuis que je t’ai vue pour la première fois, je ne dors plus. Je veux te rencontrer ! ».Le tout suivi d’un numéro de portable. Non ! Ce serait trop simple de le composer pour savoir à qui elle a affaire. Plus probablement, le bellâtre choisi par Chloé lui fixe un rendez-vous : jour, heure, lieu, un détail vestimentaire ou autre pour se faire reconnaître et surtout ni nom ni prénom pour jouer la carte romantique du mystérieux admirateur. Évidemment, son amie elle, imitera la surprise à la perfection -c’est une telle comédienne- et naturellement, elle se montrera enthousiaste pour deux à l’idée de ce rendez-vous qu’elle l’incitera plus que vigoureusement à accepter. D’ailleurs, elle l’entend déjà :

                « Je t’en supplie Élisa, fais moi plaisir, vas-y ! Et pour une fois, mets-toi en fille hein ? ».

                Elle s’y est mise en fille, pas plus tard qu’hier soir et le résultat a dépassé ses pires craintes ! Les yeux dans le vague et le cœur palpitant à ce souvenir encore si…chaud, elle déplie la fameuse lettre du pseudo inconnu. Elle suffoque soudain. Le texte, encore plus concis qu’elle ne se l’imaginait, lui saute aux yeux :

                « Nous nous reverrons Élisa, ne m’oublie pas. »

                Les mêmes mots que ceux prononcés par son onirique chasseur préhistorique ! Presque les mêmes que ceux de son sauveur de la veille ! Elle n’y croit pas ! Pas de signature mais elle n’en a pas besoin pour savoir qui est l’auteur de ce laconique message : Jonathan Sauveur. Bien que cela paraisse impossible - il ne la connaissait pas encore lorsqu’il a déposé la lettre au magasin - elle est sûre que c’est lui et cette certitude l’affole.

                Qui est cet homme ? Quels pouvoirs occultes lui permettent de s’immiscer, même de façon déguisée, dans ses rêves ? D’où la connaît-il pour savoir tout d’elle avant de l’avoir rencontrée ? Une rencontre fortuite qui n’a eu lieu qu’hier soir alors qu’il est passé à la boutique à l’ouverture le matin, soit plus de onze heures avant qu’elle ne s’installe, comme les autres spectateurs, sur les gradins rouge et jaune du Cirque Marini. Car enfin, si elle s’explique peu ou prou comment il a pu apprendre son prénom la veille par un villageois qui le lui aurait soufflé pendant qu’elle était dans les vapes, elle ne s’explique pas mais pas du tout, comment il a pu le connaître avant. Et sur cette lettre, non seulement il l’appelle Élisa mais en plus, il la tutoie comme s’il la connaissait de longue date alors que la veille, très courtoisement, il la vouvoyait. Quoique, lorsqu’il lui a volé ce magique baiser, il l’a tutoyée…

                Bon, admettons ! Il ya tout de même une chose dont elle est sûre : Chloé ne peut être de mèche avec lui, d’abord parce que le chapiteau ne s’est installé qu’en milieu de matinée alors que son amie était déjà au magasin et surtout, parce qu’elle ne pouvait savoir qu’Élisa irait au cirque ce soir-là, vu qu’elle-même ignorait que l’entrée pour l’unique représentation de celui-ci à Sarlat était le cadeau d’anniversaire de son frère. Une surprise tellement bien gardée que sa mère non plus n’était pas au courant. Patrick qui sait que depuis toujours, après la préhistoire, le cirque est sa deuxième passion lui a offert une place au premier rang comme quand elle était gosse, juste au bord de la piste. Là-même où elle s’est retrouvée elle ne sait comment entre les bras musclés d’un superbe dompteur aux yeux aussi verts que les lacs de montagne qu’elle a vus lorsqu’elle est allée rendre visite à Patrick en Haute-Provence.    

                Elle se souvient avec bonheur de ce séjour trop court à son goût ! Elle a passé une semaine avec lui à la bergerie, l’aidant à traire les chèvres et les brebis puis à confectionner sous sa directive les délicieux petits fromages qui constituent une bonne part de ses modestes revenus. En le regardant elle a aussi appris à filer la laine des moutons et à en teindre les écheveaux. C’est durant cette merveilleuse semaine au cœur de la montagne qu’elle l’a redécouvert cet aîné si calme et fort, si pondéré, si différent des deux disparus ! Avec lui et ses deux chiens, elle fait les longues grimpées menant aux estives, très tôt le matin lorsque le soleil jaillit de derrière les sommets. Avec lui, elle a salué avec un bonheur inégalé la radieuse apparition de l’astre du jour, source de vie ainsi que le faisait la petite fille de la préhistoire dans son rêve.

                Décidément, tout la ramène à ce songe qui n’a d’autre sens à ses yeux que de lui rappeler Jonathan. Jonathan qui lui a écrit alors que c’est impossible.

                À croire qu’elle rêve encore. Elle n’est pas derrière sa caisse mais dans son lit. L’histoire de la veille, c’est aussi une illusion onirique. Il n’y a pas plus de Jonathan Sauveur qu’il n’y a d’Ehi Sha ou de…Comment déjà ? Roh Ahr Anh. Tout cela tourne au ridicule. Il faut absolument qu’elle se réveille. Elle se secoue, froisse la lettre et la met dans la poche de son jean sans même s’en rendre compte. Le mal de crâne pointe. Elle n’a pas assez dormi et sa trop fertile imagination fait un méchant amalgame entre ce qu’elle a rêvé et ce qu’elle a réellement vécu. S’il le faut, ce soir, elle prendra l’un des somnifères de sa mère. Plus question qu’elle se réveille avec l’esprit aussi embrouillé ! D’où lui vient alors la troublante sensation que, tout comme Ehi-Sha reverra son providentiel sauveur, elle aussi reverra le sien. Ne le lui a-t-il pas dit ? Et écrit ?

                Mais non puisque tout cela n’est que le fruit de son imagination, n’est-ce pas ?

    *

    Depuis son anniversaire, Élisa n’a plus rêvé. Dans l’armoire à pharmacie de sa mère, elle a trouvé une boîte de somnifères. Sarah en prend régulièrement depuis le drame ainsi que des anxiolytiques pour calmer ses angoisses. Élisa elle, n’a jamais eu recours à ce genre de truc mais cette fois, elle en a besoin. Et ça marche ! Elle dort comme une masse. Plus rien ne vient bouleverser son sommeil. Heureusement car il y a bien assez des journées avec leur lot de souvenirs importuns. Des souvenirs qui se manifestent sans crier gare, à tous moments, sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit pour les empêcher de venir troubler le cours serein de sa vie. Sans cesse, elle revit son rêve en détail. Sans cesse elle revoit le beau visage de Jonathan et se remémore avec une indicible émotion les bizarres circonstances de leur rencontre.

                Elle a défroissé sa lettre et l’a rangée dans le tiroir de sa table de chevet, n’ayant pu se résoudre à la jeter. Elle se dit avec effroi qu’elle est tombée amoureuse d’un parfait inconnu. Un inconnu qui, paradoxalement lui, semble la connaître très bien, au point de lui avoir écrit avant même de la rencontrer pour la première fois. Elle ne s’explique toujours pas le message qu’il lui a laissé et préfère penser qu’ils s’étaient déjà vus auparavant mais qu’elle, au contraire de lui, Dieu seul sait pourquoi, a oublié cet homme pourtant suffisamment extraordinaire pour être inoubliable ! Tellement inoubliable que désormais, tel un trublion de la pire espèce, il squatte sa mémoire sans qu’il lui soit possible de l’en chasser.

                Le lundi soir qui a suivi, comme prévu, au volant de sa rutilante petite voiture, Chloé l’a emmenée diner dans le meilleur restaurant de Sarlat où elles ont fêté ensemble ses 20 ans. Là, cédant à l’amicale mais ferme pression de sa pétulante amie, elle a raconté sa mésaventure au cirque avec force détails tout en se gardant bien de trop parler de Jonathan et surtout de la forte impression qu’il lui a faite. Pour la trop curieuse Chloé, elle s’en est tenue à la seule version de l’histoire qui soit plausible : le tigre a vraiment failli la dévorer toute crue et le dompteur l’a maitrisé, un point c’est tout ! Elle ne s’est pas étendue sur l’étrangeté de leur rencontre, n’a pas parlé du baiser ni des derniers mots qu’il a prononcés en la quittant. Pas plus qu’elle n’a évoqué ces mêmes mots répétés sur la lettre. Elle ne ment jamais à Chloé, pourtant, cette fois, elle ne lui a pas non plus dit la vérité sur le bel inconnu qui s’est présenté ce matin-là à la boutique de souvenirs.

                - Tu es sûre que ce n’est pas un pote à toi ? Ce ne serait pas encore un de tes coups fumeux pour me mettre un de tes amis dans les pattes par hasard ? Lui a-t-elle demandé, honteuse de son mensonge.

                - J’aurais bien aimé mais non, je te jure que je ne connais pas ce type ! Lui a répondu la jeune fille, une main sur le cœur, l’air un chouïa offusqué de sa suspicion.

                - Bon, je te crois ! Alors c’est peut-être un ancien copain de beuverie de Marc ou de Paul qui tente de se rappeler à mon bon souvenir. Mais ça ne risque pas ! Tu sais que je ne les appréciais pas du tout !

                Et la honte de la submerger ! Elle savait bien qu’elle s’enferrait dans le mensonge et la duplicité mais pas question de parler de Jonathan à Chloé ! Non, pas question ! La rouée n’aurait eu de cesse que de le lui faire retrouver. Pas difficile ! Il suffisait de se renseigner sur les étapes du Cirque Marini ! Après tout si le dompteur voulait la revoir comme il affirmait que cela devait se faire, il n’avait qu’à se débrouiller. Elle ne ferait pas le premier pas. C’eût été admettre l’inéluctabilité de tout ce qui lui était arrivé, de leur rencontre étonnante à cette aventure onirique par trop étrange dont les images fortes ne la quittaient pas un seul instant, à tel point qu’elle avait l’impression permanente de rêver tout éveillée.

                Elle en arrivait à se demander ce que devenait Ehi Sha. Était-elle toujours aussi triste du départ de Roh Ahr Anh ? Croyait-elle vraiment que le destin allait le remettre sur sa route ? Quelles nouvelles visions prémonitoires ses songes lui avaient-ils montrées ?

                Telles étaient les pensées qui ne cessaient de tourner dans sa tête. Cependant, elle n’était pas encore prête à se passer de ces somnifères qui auraient à coup sûr rouvert les portes de son subconscient et probablement apporté des réponses à ses stupides questions.

                Non ! Elle n’était pas prête à subir de nouveaux rêves saugrenus. D’ailleurs, y reverrait-elle la petite fille préhistorique ?

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    1
    Mercredi 22 Janvier 2014 à 11:31

    Quand le rêve envahit la réalité ... C'est une bien étrange épreuve que traverse cette jeune fille innocente. Un pied dans un monde, un pied dans l'autre, et la tête dans les étoiles vieilles de plusieurs milliers d'années. Mais dans son existence même elle est toute imprégnée des dessins rupestres, puisque elle porte un T-shirt imprimé d'une peinture préhistorique. Elle baigne dans ce climat très particulier, pour avoir lu tous les livres sur le sujet. Sans doute est-elle prédestinée à retourner en arrière et peut-être y découvrir que là sont ses racines, et qu'est là son amour immortel ... A suivre ;-) Belle journée ma chouette, je t'embrasse très fort et n'oublie pas ! Unl livre inachevé t'attend, et espère que tu le termines :-) ♥♥♥.

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    Mercredi 22 Janvier 2014 à 11:47

    J'y pense, j'y pense ! Mais il faut d'abord que j'arrive à terminer celui-ci, donc à me détacher de mes personnages ! Comme d'habitude, tâche ardue ! Je peine, je peine, je peine !

    Pour le vote concernant ton thème, j'avais fini par pouvoir faire défiler tles thèmes en passant par Google ! A moins que ce ne soit parce qu'entre temps, OB Kiwi avait debugué !

    Belle journée à toi aussi ma Thaddée.

    Bisous doux et caresses à Félixou

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