• Les rêves d'Élisa -Chapitre 20

    Les rêves d'Élisa -Chapitre 20

    Treizième jour

     

                Jacob est mort. Martha n’a pas pu le sauver. Son agonie a duré trois jours.

     

                Le lendemain de leur installation forcée au campement provisoire, il semblait aller mieux. Sa température était un peu retombée et sa respiration paraissait beaucoup moins laborieuse. Il avait même pu avaler sans s’étrangler quelques gorgées du bouillon aux herbes concocté par Martha. Á le voir assis avec eux autour du feu, le sourire revenu sur ses lèvres craquelées, ses trois compagnons en oubliaient la nuit de veille exténuante durant laquelle ils s’étaient relayés à son chevet.

                - Je pense être capable de reprendre la route ! Inutile de continuer à perdre du temps pour moi ! Avait-il déclaré avec une détermination que démentaient ses joues creuses et ses yeux encore mangés de fièvre.

                - Pas question ! Avait décrété Jonathan. Nous attendrons le temps qu’il faudra ! Tu dois d’abord reprendre des forces et guérir de cette maudite toux.

                Bien chef ! Avait-il cédé. Tu as raison, je le sais ! Et puis il faut bien qu’Élisa se repose, je lui trouve mauvaise mine. Il ne faudrait pas qu’elle soit malade à son tour ! Avait-il ajouté en se tournant vers la jeune fille qui, en effet, tombait littéralement de sommeil et dont la pâleur et les yeux cernés faisaient peine à voir.

                Elle lui sourit émue. Elle lui avait tenu la main toute la nuit, ne cédant sa place à Martha que pour aller se soulager dehors.

                - Laisse-nous te soigner mon ami et ne te fais pas de souci pour moi, je suis juste un peu fatiguée, comme Jonathan et Martha mais pour le reste, tout va bien ! L’avait-elle rassuré.

                - Merci ! Lui avait-il dit reconnaissant. Je suis honoré d’avoir pu te rencontrer et d’avoir appris à te connaître. Tu es aussi généreuse que belle ! Heureux est l’homme que tu aimes !

                Jamais ils n’avaient évoqué ensemble le lien qui l’unissait à Jonathan ! Jacob le discret ne disait pas grand-chose mais il savait regarder.

                Il lui avait pressé doucement la main et glissé un regard qui lui disait à elle et à elle seule, une vérité qu’elle pressentait. Elle s’était mise à pleurer à chaudes larmes, comprenant soudain que les mots qu’il venait de lui adresser, étaient des mots d’adieu.

                Elle était sortie pour pouvoir pleurer tout son soûl et même Jonathan qui l’avait rejointe dehors, n’avait pu la consoler.

                La nuit suivante, Jacob rechutait. Toux, fièvre délire, gémissements entrecoupés de quintes de toux déchirantes qui semblaient ne jamais devoir finir… Bouche béante, narines pincées, il allait chercher sa respiration de plus en plus loin. Il ne parvenait plus à boire. De temps à autre, Martha humectait ses lèvres desséchées avec un chiffon imbibé d’eau.

                Au matin du deuxième jour, Jonathan les avait laissées avec Jacob et il avait parcouru au pas de charge les dix kilomètres séparant leur campement du refuge. Il en avait ramené quelques provisions de pain et de viande séchée, des couvertures et des vêtements de rechange. Puis il avait pris Élisa dans ses bras et l’avait embrassée à perdre haleine avant de la forcer à s’étendre, enveloppée d’une couverture propre, aussi loin qu’il était possible de la paillasse de Jacob, Sa pâleur mortelle et les cernes profonds de ses yeux l’inquiétaient et lui brisaient le cœur.

                Penché sur elle à toucher son visage, il lui avait dit :

                -Jacob a raison mon amour, heureux est l’homme que tu aimes !

                - Tu es cet homme Jonathan, avait-elle murmuré contre sa bouche. Puis elle s’était endormie d’un coup, écrasée de fatigue.

                - Tu devrais en faire autant Martha avait-il dit à sa coéquipière qui, toujours au chevet de Jacob, observait la scène sans mot dire. Il n’y a rien que nous puissions faire de plus pour lui.

                Elle avait obéi à celui qui s’était petit à petit imposé comme le chef de l’expédition. Quelques minutes après, elle dormait elle aussi.

                La journée s’était étirée sans que les deux femmes se réveillent. Jonathan était resté seul à guetter le souffle de plus en plus ténu de Jacob. La nuit venue, son état était demeuré inchangé. Il respirait encore mais paraissait plongé dans un bienheureux coma. Un peu reposée, Martha avait repris le relais, décidant de ne pas réveiller Élisa  qui dormait toujours à poings fermés!

                - Á quoi bon ? Avait acquiescé Jonathan. Elle sera bien assez tôt confrontée à la mort.

                Sans rien ajouter, le cœur lourd de culpabilité, elle s’était préparée à vivre auprès de lui, une nouvelle nuit de veille.

                Á l’aube, Jacob avait rendu l’âme.

     

    *

     

                Martha lui a redonné la plus belle apparence possible avant de l’envelopper dans sa cape, tandis que Jonathan creusait le trou qui allait recevoir sa dépouille, dans la terre ameublie par la pluie des jours précédents. Il a dit quelque mots qu’Élisa n’a pas entendus tant elle sanglotait. Aidé de Martha, il a fait glisser le corps emmailloté dans la fosse puis l'a recouvert de terre. Á la tête, il a planté le bâton de marche du défunt sur lequel était solidement attaché son havresac. Sur la tombe, il a entassé de grosses pierres afin d’empêcher les animaux sauvages de déterrer le pauvre Jacob.

                La triste besogne achevée, il a brûlé le reste des affaires du malade, ainsi que leur cahute de branchages puis, sans plus attendre, ils ont repris leur chemin en direction du huitième refuge.

     

                Inconsolable, Élisa marche près de Jonathan sans rien voir des paysages qu’ils traversent. Ce monde du dehors qui vient de tuer Jacob n’a plus le moindre attrait à ses yeux. Le plaisir et l’étonnement de la découverte l’ont abandonnée durant les trois jours d’agonie de cet homme tranquille qui était devenu son ami. Son compagnon a beau essayer de la distraire de son chagrin en lui signalant tantôt une nuée d’oiseaux dans le ciel, tantôt la cavalcade effrénée d’une harde de cervidés, ou encore le scintillement d’une rivière serpentant dans la campagne ensoleillée, plus rien ne l’intéresse. Jacob lui manque plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se rend compte qu’elle appréciait infiniment sa présence discrète et calme. Mais ce qui la brise le plus, c’est ce sentiment de culpabilité qui s’accroche à elle. Elle s’en veut terriblement de n’avoir pas été là pour lui tenir la main jusqu’au bout. Et elle en veut aussi aux deux autres de ne pas l’avoir réveillée.

                Elle dormait pendant que son ami mourait. La honte la submerge.

                - Tu n’en pouvais plus ! Tu dois te pardonner ! Lui dit Jonathan qui, fidèle à son habitude, devine tout de ses pensées.

                - Je sais mais…Mais…J’aurais dû être là pour lui

                -Il ne s’en serait pas rendu compte ma chérie ! Il était plongé dans un coma profond bien avant d’expirer !

                - Il a raison, renchérit Martha. Cesse de pleurer ! Pense qu’il est mort en homme libre ! Ça vaut mieux que de finir en petites pilules rouges, non ?

                - Vous croyez ? Être mangé par ces infâmes petites bestioles que j’ai vu gigoter dans le trou où nous l’avons enterré, vous êtes sûre que c’est mieux ?

                - C’est la mort petite et ça aussi ça fait partie de la vie ! C’en est juste le dernier et incontournable épisode. Cette mort-là est naturelle au moins !

                - Parce que la maladie est naturelle selon vous ?

                - Hélas oui ! Plus naturelle que les maladies inventées par les Maîtres des Sphères pour reformater leur contingent d’esclaves à leur guise ! Tu vas devoir t’habituer à la mort comme à tous les inconvénients de la vraie vie Élisa !

                - Je..Je ne peux pas !

                - Tu préfères peut-être qu’on te ramène à ton petit confort de sphérique ? C’est sûr, là-bas, pas besoin de réfléchir, vu que c’est interdit ! Et surtout, rien à décider hein, puisqu’on le fait pour toi ! Allez, on y retourne si c’est ça que tu veux !

                Le ton de la vieille femme est chargé de colère, de rancune même ! C’est plus que n’en peut supporter Élisa.

                - Vous avez été incapable de soigner celui que vous avez sorti de là-bas ! Vous auriez dû prévoir qu’il n’était pas assez résistant pour affronter la pluie et ces marches épuisantes que vous nous imposez depuis notre sortie de la Sphère, Jonathan et vous ! Je n’ai pas de leçon à recevoir de vous, alors fermez-là !

                - Ma parole, c’est qu’elle se rebiffe la gamine !

                -Ça suffit vous deux ! Intervient Jonathan. Vous croyez que ce brave Jacob aurait aimé vous voir vous chamailler ? Il est mort ! Vous n’en êtes responsables ni l’une ni l’autre. Toi Martha, tu as fait tout ce que tu pouvais et toi Élisa, le fait que tu dormes ou que tu sois éveillée, n’aurait rien changé au dénouement de cette triste nuit, son heure était venue, voilà tout !

                - Mais… bredouille-t-elle

                - Il n’y a pas de mais ma chérie ! Nous devons rester unis pour parvenir sains et saufs à Liberté ! Nul ne sait ce qui nous attend jusque là et la route est encore longue alors calmez-vous et faites la paix en souvenir de notre ami, d’accord ?

                - D’accord ! Concède Martha en s’avançant vers elle la main tendue ! Pardonne-moi Élisa et pardonne-toi aussi, je t’en prie ! Et à partir de maintenant, dis moi tu, s’il te plaît, comme tu le faisais pour la Martha de tes rêves.

                Étouffant les sanglots de repentir qui se ruent dans sa gorge, elle se jette dans les bras de la vieille femme.

                - Vous…Toi pardonne-moi ! J’ai été tellement injuste avec toi! Je suis sûre qu’il a été comblé par ces quelques jours à l’air libre et qu’il est parti heureux de les avoir vécues avec nous ! Mais si tu savais comme je m’en veux et comme j’ai peur !

                - Ne t’en fais pas Élisa ! Dans la Sphère, on ne voit pas la mort en face. Là-bas, c’est beau, c’est propre ! On nous endort avant de nous injecter le poison qui nous tue. Là, c’étaient les derniers instants d’un être humain dans ce qu’ils ont de plus cruels, normal que tu sois sous le choc ! Tiens bon petite, nous sommes avec toi et nous le serons jusqu’au bout.

                La paix est revenue dans le groupe même si le chagrin continue à miner l’ambiance. Élisa reste la plus atteinte, toujours au bord des larmes, les deux autres ne parviennent pas à la sortir de son mutisme en dépit de tous leurs efforts pour lui changer les idées.

                Le trio ressentant encore très lourdement la fatigue des trois jours d’agonie de leur infortuné compagnon, ils ont mis trois bonnes heures pour atteindre le refuge. Ils n’y ont fait qu’une courte halte, juste le temps de se restaurer un peu bien que l’appétit ne soit pas vraiment au rendez-vous. Ce matin, vu les circonstances, ils n’ont pas eu le cœur à manger quoi que ce soit. Jonathan a forcé les deux femmes à avaler quelques biscuits et à s’hydrater un maximum pour reprendre quelques forces avant de se remettre en chemin Le printemps est maintenant bien installé et la journée s’annonce assez chaude.

                Les voyant grignoter leur ration du bout des dents, il insisté jusqu’à ce qu’elles avalent tout.

                - Poursuivre l’estomac vide avec le long parcours qui nous attend, serait du suicide ! A-t-il argué pour qu’elles s’exécutent.

                Elles ont obéi puis ils sont repartis.

     

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