• Les rêves d'Élisa-Chapitre 2

    Une nuit plus loin

     

    Dans la sombre caverne quand revient la nuit

    L’enfant des temps anciens blottie contre sa mère,

    Tremble les yeux ouverts, guettant le moindre bruit…

    Le sommeil lui refuse sa grâce éphémère.

     

    Sur la roche des murs faiblement éclairés

    Par la danse des flammes du feu si fragile,

    S’animent les aurochs et les cerfs dessinés

    À l’ocre ou à la suie par une main habile.

     

    Tant que rougeoie la braise qui fait fuir la mort

    Armée de crocs pointus et de griffes cruelles,

    Le clan de la caverne se sent le plus fort

    Mais que deviendrait-il dans la nuit éternelle ?

     

    Les plus braves ont peur que l’astre rayonnant

    Qui chaque soir s’éteint derrière la colline

    Plus jamais ne s’allume au cœur du firmament.

    L’angoisse les étreint dès que le jour décline.

     

    Combien comme l’enfant, étendus dans le noir,

    Avant de s’endormir, marmonnent des prières

    Implorant le soleil, le cœur empli d’espoir

    De revenir sur eux, répandre sa lumière ?

     

    A-M Lejeune

     

    -2-

     

     

     

    Le premier rêve.

     

                … Recroquevillée sur la couche d’herbe sèche et en dépit de l’épaisse fourrure d’auroch qui la recouvre, la fillette grelotte mais c’est de peur plus que de froid. Quoique la caverne reste fraîche même en cette saison douce.

                Elle tremble parce qu’elle a peur de la nuit. Une peur terrible, irraisonnée comme celle que ressentaient les anciens au temps où la glace régnait sur le monde. Mais même s’il y a bien longtemps maintenant que le cycle des saisons alternant les périodes froides avec celles plus douces de la floraison et des fruits, a remplacé le froid éternel, cette peur de la nuit subsiste chez les membres du clan, du plus petit au plus âgé. Dès que le soleil s’éteint en tombant derrière les collines, c’est la même crainte chaque fois : et s’il n’allait jamais se rallumer, ni réapparaître ? Si l’obscurité allait durer toujours ?

                La nuit, c’est un monstre noir qui vous dévore les entrailles. C’est la présence là, dehors, des bêtes assoiffées de sang qui rôdent à la recherche d’une proie. La nuit, c’est le feu qu’il faut veiller car s’il s’éteint, cela peut signifier la mort du clan.

                La nuit, c’est l’angoisse de la fin du monde, chaque fois ! Alors, comme beaucoup et pas seulement les petits, Ehi Sha tremble de peur, blottie entre Sha Rah sa mère et Mah Rah la guérisseuse qui elle, semble n’avoir peur de rien, jamais ! Elle a eu un enfant, un fils mort très jeune, dévoré par une bête sauvage alors qu’il s’était éloigné de la grotte. Après quoi sans qu’on sache pourquoi, elle n’a plus jamais enfanté. Son compagnon aurait pu l’abandonner pour une femme féconde mais il a choisi de rester auprès d’elle et de continuer à lui rapporter du gibier. Lui aussi est parti pour une longue période de chasse avec les hommes valides du clan.

                Dans le groupe des chasseurs d’aurochs, de rennes ou de bisons, il y a aussi Pahr Anh, le dernier frère d’Ehi Sha, de huit cycles de vie son aîné. Son père et ses deux autres frères sont morts il y a deux cycles de cela, pendant l’une de ces expéditions si périlleuses loin de la grotte, tués et dévorés par une de ces énormes bêtes aux longs crocs pointus et aux griffes meurtrières que même les plus braves craignent car c’est de loin le plus féroce des prédateurs pour ceux qui marchent debout : l’ours ! Cette bête cruelle peut, d’un seul coup de ses pattes puissantes, briser l’échine du plus gros des aurochs. Alors un humain!

                Fait rarissime et considéré comme une bénédiction des dieux, Pah Hoh, l’un des frères était le jumeau de Pahr Anh. C’était leur première grande chasse. Mah Huh L’aîné avait deux cycles de plus et participait à la saison de chasse pour la troisième fois.

                Pour sa mère, cela a été un coup très rude de perdre en une seule fois son compagnon et deux de ses fils, lesquels avec Pahr Anh rapportaient beaucoup de gibier au clan. Les habitants de la grotte l’ont regardée longtemps de travers après cela, jusqu’à ce que Pahr Anh surmonte sa peine et comprenne qu’il devait à lui seul égaler les trois disparus en ramenant autant de viande qu’eux quatre réunis.

                Plus encore qu’un motif de fierté, le nombre d’enfants mâles est un atout pour le clan et Sha Rah a déjà perdu deux garçons, morts à la naissance. Honte pour elle ! Puis elle a accouché d’une fille si frêle qu’elle n’a pas survécu plus de trois jours au froid mordant d’un hiver particulièrement glacial mais de cela, nul ne lui en a voulu. Ensuite est née Ehi Sha au début d’une belle saison de fruits. Une fille braillarde mais si vigoureuse ! Et voilà que trois cycles plus tard, de nouveau enceinte alors que déjà trop âgée pour cela elle pensait ne plus jamais pouvoir enfanter, la mort lui enlève trois hommes ! Comble de honte autant que de malchance elle a perdu ce dernier enfant, un garçon, en le mettant au monde pendant que son compagnon et ses fils se faisaient tuer loin de la caverne. Un autre mâle mort-né, et une fois de plus l’opprobre et l’humiliation se sont abattus sur la malheureuse Sha Rah. Depuis, elle est malade. Et aucun homme sans compagne n’en voudrait une incapable d’enfanter et malade de surcroît !

                Ses forces se sont mises à décliner après cet accouchement long et douloureux d’un petit être malingre et mal formé. Elle a beaucoup saigné. La fièvre l’a prise et a duré tout l’hiver puis tout le printemps. L’été venu, elle a semblé aller mieux mais elle était très faible et ne cessait de tousser. Jamais elle n’a repris cet allant qu’Ehi Sha lui connaissait avant cette cruelle épreuve. Elle tousse toujours et respire très mal. Mah Rah la soigne et dit qu’elle va se remettre mais Ehi Sha sait que la vie peut s’éteindre encore plus vite que les flammes que veille jalousement Oumh Rah, la gardienne du feu.

                La fillette guette le souffle rauque et pénible de sa mère. N’est-ce pas le plus souvent la nuit que la mort, aussi affamée que les bêtes qui rôdent dehors, vient prendre entre ses griffes noires, les malades, les vieillards et les nourrissons ? Combien de faibles et de sans défense la terrible prédatrice a-t-elle ainsi emportés tandis que les autres dormaient, inconscients ?

                Elle, elle est forte et robuste, en dépit de son jeune âge. Comme Pahr Anh ! Elle a déjà survécu sept cycles à la maladie, à la faim, aux rigueurs des grands froids ainsi qu’à tous les autres dangers qui guettent ceux du clan : les bêtes sauvages, les tremblements de terre, le feu du ciel, les crues du fleuve… Elle a résisté aux coups aussi. Ceux de sa mère lorsqu’elle avait encore la force de la frapper pour lui apprendre à obéir. Ceux des autres enfants plus grands et plus forts qu’elle pour une poignée de baies, un morceau de viande ou une place au chaud près du feu ! Aujourd’hui, Sha Rah est incapable de la protéger alors c’est Mah Rah qui le fait à sa place.

                Elle l’a prise sous son aile et lui apprend tout ce qu’elle est capable de retenir : comment cuire la viande sur les braises par exemple mais aussi comment confectionner vêtements, couvertures ou sacs en peau à l’aide d’aiguilles en os. Elle lui apprend la poterie, les herbes qui soulagent la douleur, celles qui guérissent les plaies, les petits cailloux troués et colorés que l’on trouve dans le lit de la rivière. Mélangés à de petits os ou à des griffes, et enfilés sur de fines cordelettes en longs poils de bisons entrelacés, ils font de jolies parures que l’on se met autour du cou, des poignets ou dans les cheveux. Elle lui apprend les baies, les fruits, les racines que l’ont peut manger, les plantes qui rendent malade ou qui tuent. Seul l’art de capturer à mains nues ou à l’aide d’un harpon, les habitants de la rivière aux écailles luisantes, lui a été enseigné par son frère. Comment en rendre la chair si savoureuse en la faisant griller dans les flammes, c’est encore Mah Rah qui le lui a montré. Toujours affamé, Pahr Anh lui, n’a pas la patience d’attendre et il les mange crus, sur place !

                C’est parce qu’elle a atteint un grand âge - elle dit avoir déjà vécu quarante cycles- que Mah Rah sait tant de choses et qu’elle est aussi respectée des autres femmes du clan, jeunes et moins jeunes. Les femmes de son âge - elles ne sont pas nombreuses - n’en savent pas forcément autant qu’elle. La guérisseuse dit que pour apprendre, il faut avoir le temps mais surtout l’envie. Elle dit qu’Ehi Sha a tout le temps qu’il faut et beaucoup d’envie malgré son jeune âge. C’est pourquoi elle l’a choisie pour lui transmettre son savoir. Elle dit que si la mort ne vient pas trop tôt la prendre, la petite fille deviendra une femme aussi sage et respectée qu’elle-même. Pour Ehi Sha, Mah Rah, c’est comme une deuxième mère. Elle espère lui ressembler un jour. Elle espère aussi qu’elle trouvera un compagnon aussi fort et malin que Pahr Anh. Ils auront des petits solides, résistants, qui ne mourront ni de maladie, de froid ou de faim, ni dévorés par les ours comme son père et ses autres frères. Des garçons pour la chasse, des filles pour faire des enfants et apprendre d’elle tout ce que Mah Rah lui aura enseigné. Et le clan redeviendra ce qu’il était avant que toutes ces calamités ne le déciment.

                Mah Rah lui a dit que chaque membre de la tribu de la caverne a son importance. Ainsi, pendant l’absence des chasseurs, les hommes les plus vieux ou les moins valides se chargent de la protection du clan et s’affairent aussi à d’autres tâches utiles en taillant les pierres pour en faire des armes et des outils. Les femmes les plus âgées, elles, raclent les peaux pour en faire des couvertures ou des vêtements pour la saison froide ainsi que des sacs souples pour récolter les fruits. Elles fabriquent aussi les petits outils en os : harpons pour la pêche, aiguilles si utiles pour rassembler les peaux entre elles. Elles travaillent la glaise avec de l’eau. La pâte humide devient entre leurs mains habiles des jattes de toutes tailles que l’on fait durcir dans le feu. Dedans on peut ramener de l’eau ou les remplir de ces délicieuses baies qui foisonnent dans les buissons en ce moment… Les jeunes mères s’occupent des nourrissons et des petits en bas âge. Elles refont les réserves d’herbe pour les couches et de bois sec pour le feu. Elles changent les litières que les petits ont souillées de leur urine et de leurs excréments. Il ya bien assez de la fumée, de la sueur et de l’odeur forte des peaux de bête pour rendre l’air de la caverne presque irrespirable sans leur ajouter la puanteur des déjections !

                Beaucoup de ces choses, c’est sa deuxième mère qui les leur a apprises. Quant aux enfants, dès qu’ils sont en âge de le faire, ils s’occupent à trouver la nourriture complémentaire : cueillette des baies et des fruits, recherche des plantes et des racines comestibles pour les filles ; chasse du petit gibier et pêche pour les garçons. Elle est déjà assez grande pour accomplir sa part des tâches confiées aux rejetons du clan et elle en est très fière.

                Couchée entre ses deux mères, Ehi Sha se détend un peu en repensant à tout ce qu’elle a appris aujourd’hui. Alors, en dépit de ses craintes, elle sent le sommeil la gagner. Près d’elle, sa mère respire mieux et Mah Rah ronfle si fort que c’en est rassurant. Elle n’est pas la seule. Il y a aussi ceux qui parlent en rêvant, ceux qui se tournent et se retournent en grognant sur leur couche parce qu’ils ne peuvent dormir à cause de ceux qui s'accouplent bruyamment. Il y a Ouhm Rah qui psalmodie en veillant le feu. Il y a les nourrissons qui geignent contre leur mère…Tous ces bruits autour d’elle, c’est la vie !

                Avant de fermer les yeux, elle regarde les parois sombres de la caverne faiblement éclairées par les braises rougeoyantes du foyer dans lequel la vieille Ouhm Rah remet du bois de temps à autre. Les dessins qui l’ornent sont si beaux ! Ils racontent les chasses qui ont vu périr tant d’hommes vaillants, jeunes et moins jeunes. Elle reconnaît le renne, le cheval, le bison ou l’auroch. Il y a d’autres animaux dont elle ne sait pas le nom. Il y a aussi des traces de mains. Beaucoup sont celles des chasseurs. Combien de ces empreintes sont celles de disparus ? Dans un petit coin connu d’elle seule, il y a les siennes. En voyant faire les grands, elle aussi a voulu laisser une trace pour se souvenir de l’avènement de son septième cycle.

                Nées du reflet des flammes, des ombres mouvantes dansent sur les sombres rochers redonnant la vie à ces animaux tués et mangés depuis longtemps. Ehi Sha s’endort enfin.

                Au grand soulagement de tous, le jour est revenu. La petite fille sort d’un sommeil peuplé de cauchemars. Elle y a revu son père et ses frères tués et dévorés par un ours énorme ainsi que le lui ont raconté les survivants de cette terrible aventure. Elle s’étire et s’ébroue afin de chasser au plus vite les effroyables visions de mort et de carnage. Le jour est revenu ! Et avec lui l’astre brillant. Il a bondi de derrière les sommets et commencé sa course dans le ciel. Dans la grotte, l’activité a déjà repris. Sur sa couche d’herbes, seule Ouhm Rah la gardienne du feu, dort d’un sommeil mérité que rien ne semble pouvoir troubler. Elle dort tranquille car elle sait que la relève est assurée pour la journée. Nul ne laissera le feu s’éteindre.

                Ehi Sha passe les doigts dans sa chevelure emmêlée, aussi brune que des poils d’auroch. Elle sourit. La fin de son rêve lui revient.

                Elle sait !

                Aujourd’hui, Parh Anh revient et avec lui, Arh Hoh, le compagnon de Mah Rah. Elle est heureuse même si le songe lui a appris que deux nouveaux chasseurs ont été tués C’est la loi ! Chaque fois, en échange du gibier ramené, la mort prélève son tribut. Cette fois, c’est Sihr Anh , un jeune garçon de quinze cycles, comme son frère, et Roh Uhr, un homme vaillant de vingt cycles dont la compagne vient tout juste d’accoucher. Ils ont succombés sous les crocs aiguisés d’une meute de loups. Leur chair a servi de nourriture aux petits nés à la saison des arbres en fleurs. Ces deux- là ne reviendront pas et pourtant, le rêve le lui a bien montré, sur dix chasseurs partis, dix sont sur le chemin du retour ! Deux étrangers se sont joints à ceux du clan de la Caverne. Pourquoi ? Et est-ce bon signe ? Elle croit que oui mais elle n’en dira rien, pas même à Mah Rah qui pourtant accepte mieux que les autres ses dons étranges.

                Non ! Elle ne dira rien de ses visions ! Trop de membres de la tribu la regardent déjà de travers à cause de ces facultés anormales, surtout chez une enfant si jeune. Car si un brin de prescience est admis chez les vieilles comme Ouhm Rah, comment pourrait-on tolérer qu’une petite fille à l’aube de sa vie en sache plus que l’aïeule ? Beaucoup trop la considèrent comme un être maléfique. Ils disent qu’elle a le mauvais œil mais parce qu’elle sent les choses avant qu’elles n’arrivent, la fillette leur a évité bien des catastrophes et les a sauvés de bien des dangers alors ils se taisent et elle n’a à subir que leurs regards mauvais.

                Sans comprendre pourquoi, elle sent les choses avant tout le monde : les orages, les crues du fleuve, les incendies de prairie provoqués par le feu du ciel, les tremblements de terre, les attaques des "marche-courbé" et celles plus meurtrières encore des « mangeurs d’homme » qui rivalisent avec les meutes de loups affamés. Elle sait quand il va neiger ou pleuvoir à torrent...

                Elle est petite mais elle se souvient. Au début, quand elle leur disait, personne ne la croyait. On se moquait d’elle ou on se mettait en colère et sa mère montrée du doigt à cause d’elle, la battait jusqu’au sang ! Puis, quand la chose qu’elle avait sentie se produisait, elle était encore battue comme si elle avait été responsable des catastrophes qui arrivaient. Maintenant, ils la craignent comme l’on craint ce que l’on ne connaît pas mais ils l’observent. L’expérience leur a appris à leurs dépens que l’étrange fillette ne se trompe jamais. Si par exemple elle arrête soudain la cueillette et court vers la caverne, on fait comme elle sans se poser de questions. Si elle leur semble absente ou agitée, on la questionne discrètement et les plus malins prennent ses prévisions à leur compte mais peu lui importe du moment qu’on la croit.

                Cependant, elle ne dit rien des ses rêves ni des visions qu’ils engendrent. Elle est sûre que cela, nul ne l’accepterait et qu’en dépit de son jeune âge, elle serait bannie du clan. Sentir, c’est une chose, les animaux aussi sentent qui fuient le danger avant qu’il ne se manifeste et un enfant n’est jamais qu’un animal après tout ! Mais voir et que ce que l’on voit dans ses songes se produise, c’est une autre histoire ! Elle ne leur dira donc rien du retour des chasseurs ni de la mort brutale de deux d’entre eux et encore moins de la venue des deux étrangers contre lesquels les hommes et même les femmes prendraient les armes, elle en est certaine ! Pourtant, ces deux là sont un bien pour ceux de la caverne, elle le sent !

                Ehi Sha repousse la lourde fourrure et se lève, s’étire encore une fois puis, munie d’une grande jatte de terre et juste vêtue d’un pagne de peau parce que c’est la saison douce, elle sort saluer l’astre du jour. Les baies savoureuses l’attendent. Elle a bien en main le long bâton effilé et durci à la flamme qui lui servira à faire fuir les rampants au venin mortel. La veille, du haut d’un gros rocher surplombant la grotte, elle a repéré de nouveaux buissons couverts de fruits rouges. La récolte sera bonne. Mais d’abord, un plongeon dans l’eau fraîche de la rivière. Pahr Anh lui a montré comment évoluer dans cet élément fluide et vivant et elle n’a plus peur du long serpent liquide qui devient si large et si boueux lors des orages violents fréquents en cette saison.

                D’autres enfants, filles et garçons se joignent à cette baignade matinale. Puis, seul ou en groupe, chacun va accomplir sa tâche quotidienne : trouver de la nourriture. Pour les filles, ce sera la cueillette. Les baies pour les plus petites ou les moins agiles, les fruits pour les autres qui rempliront à ras-bord leurs sacs de peau, n’hésitant pas pour cela, à grimper aux arbres. Chez les garçons se révèlent déjà les futurs chasseurs ou les pêcheurs émérites. Eux ramèneront poissons luisants et petit gibier qui abondent en cette époque de douce chaleur. Ils enfileront leur butin sur de longues branches flexibles qu’ils porteront à deux sur leurs épaules, imitant leurs aînés qui font de même avec les énormes pièces de viande découpées sur les plus gros animaux dépecés sur place. Ce supplément de nourriture fraîche collecté par les enfants améliore grandement l’ordinaire des habitants de la grotte qui, sinon, devraient se contenter de viande boucanée en attendant le retour des chasseurs. Ce que Parh Anh et ses compagnons ramèneront, servira en outre à nourrir le clan lors de la longue saison froide durant laquelle ceux qui marchent debout deviennent eux-mêmes gibier de choix pour les bêtes sauvages affamées.

                Le soleil est encore bas dans le ciel. La jatte d’Ehi Sha ne se remplit pas vite et pour cause ! Pour une poignée de baie cueillie elle n’en met que la moitié dans le récipient, l’autre moitié, elle la mange mais c’est normal, à cette heure matinale elle a toujours faim. Lorsqu’elle sera rassasiée, elle mettra toute sa cueillette dans la jatte. Le jus rouge coule sur ses mains, barbouille sa bouche et son menton. Elle se lèche les doigts. C’est bon ! Les buissons épineux l’égratignent mais elle n’y prend pas garde, toute à sa cueillette et à sa dégustation. Son sang se mêle à la pulpe vermeille. Elle a posé son bâton pour mieux récolter les baies délicieuses. Dans ce coin, pas de rampants venimeux. Elle n’en a vu aucun filer en ondulant sous ses pas. Elle est tellement occupée à remplir sa jatte qu’elle ne s’est pas rendu compte qu’elle s’est beaucoup éloignée des autres. Du haut de son rocher, les buissons ne paraissaient pas si loin. Elle n’entend plus les cris et les jacassements de ses compagnes mais cela lui est égal. Jamais elle n’aura ramené autant de baies. Mah Rah sera contente d’elle et sa mère aussi. Ni l’une ni l’autre ne pensera à la punir en voyant sa superbe récolte !

                Tout à coup, elle se fige, en alerte. Un bruit dans les hautes herbes…Un craquement de branches sèches écrasées par des pas lourds et hormis ce bruit, un silence pesant, comme si toute vie alentours avait cessé, s’était figée, comme elle. Elle est seule, immobile, le souffle suspendu. Le danger est là, tout prêt. Elle a si peur qu’elle n’ose même pas ramasser son bâton. Une arme bien dérisoire, elle le sait, contre l’animal qui la guette, prêt à bondir sur elle. Elle sent son odeur fauve et sa faim pour la proie sans défense qu’elle représente. Agrippée à sa jatte, elle ne peut qu’attendre la mort. Le monstre surgit devant elle. C’est une ourse grise gigantesque suivie de près par ses deux petits. Dressée sur ses pattes arrière, toutes griffes dehors, un grognement affamé découvrant ses crocs, la femelle va charger. Elle doit nourrir ses oursons, c’est la loi de la nature ! Chaque espèce a le devoir de subvenir aux besoins des siens. Résignée à mourir, Ehi Sha ferme les yeux. Elle ne reverra pas son frère ! Elle était si sûre pourtant ! Etait-ce donc ça le sens de son rêve ?

                Soudain, un rugissement rauque et féroce s’élève derrière elle. Un autre animal qui réclame sa part de la petite proie humaine ? Qu’importe qui la mange en définitive, le vainqueur la dévorera ! Pourtant, ce cri terrible ne semble appartenir à aucun animal qu’elle connaisse. Elle n’ose ouvrir les yeux. Elle entend un bruit de cavalcade effrénée accompagné de grognements de rage et de dépit. L’ourse à cédé la place à la bête inconnue qui va faire d’elle son repas du jour ! Elle est tout près d’elle. Même son odeur est inconnue à ses sens pourtant aiguisés. Elle se décide à ouvrir les yeux, à affronter la mort en face… Et se perd dans un regard à la fois inquiet et amusé. C’est celui d’un garçon plus grand et plus massif que Pahr Anh mais pas beaucoup plus vieux. Un pagne en peau de renne lui ceint la taille .Il brandit fièrement une lance à la pierre si fine et si effilée qu’elle ne s’étonne plus que l’ourse ait fui devant lui. Sa crinière est très claire, semblable à de l’herbe sèche qu’illuminerait le soleil avant de disparaître à la tombée du jour. Ses yeux, au lieu d’être marrons comme ceux de la tribu, sont presque aussi verts que l’eau du lac que l’on découvre en escaladant la colline, de l’autre côté de la rivière.

                Devant ce regard curieux qui l’observe, l’inconnu s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et pose sa lance, lui prouvant par ce geste qu’il ne lui veut aucun mal. D’abord, il se contente de la regarder droit dans les yeux, attendant patiemment que la terreur s’en efface puis, lorsqu’il la sent rassurée, sa main s’avance pour toucher ses joues et son menton taché de jus. Il goûte le liquide rouge et gluant qui ressemble à du sang.

                - Non ! Tu n’es pas blessée ! Décide-t-il. Tu as eu peur ?

                Elle ne pleurera pas, non ! Pas devant cet inconnu qui vient de lui sauver la vie et qui s’exprime d’une drôle de façon Le langage qu’il utilise n’est pas tout à fait le même que celui du clan. Il est plus clair, moins guttural.

                - Réponds- moi petite fille ! Tu vas bien ?

                - Ou… oui ! bredouille-t-elle.

                - Que fais-tu ici toute seule ? C’est dangereux !

                - Je… je cueille des baies…

                - Je le vois bien ! Et tu n’en as pas renversé ! Tu es très courageuse mais très inconsciente aussi ! Où sont tes compagnons ?

                - Je… Je ne sais pas ! Là bas, près de la rivière.

                - Où habites-tu ?

                Peut-elle le lui dire ? Certes, il l’a sauvée de l’ourse mais…

                - Comment t’appelles-tu petite fille ?

                - … Ehi Sha !

                Elle a hésité mais quelque chose dans les yeux de ce grand garçon, presque un homme, lui inspire confiance. Il lui semble l’avoir déjà vu.

                - Ehi Sha. Je connais ce nom ! J’aurais dû me douter que c’était toi. Pahr Anh ne tarit pas d’éloge sur sa si brave petite sœur ! Je te ramène à ta caverne fillette ! Ton frère t’y attend !

                Et d’un seul mouvement il l’empoigne, la soulève du sol et la juche sur ses larges épaules.

                - Accroche-toi bien ! Lui commande-t-il.

                Puis il se baisse pour récupérer sa lance et la jatte pleine à ras-bord. Lorsqu’il se redresse tout en puissance, la petite fille à l’impression d’être devenue une géante. Elle se sent bien, à sa place, plus heureuse qu’elle n’a jamais été de toute sa courte vie. C’est sûrement parce qu’après une longue absence, elle va enfin revoir Pahr Anh!

                - Et toi, c’est quoi ton nom ? Ose-t-elle demander d’une toute petite voix à son étrange sauveur.

                - Mon nom est Roh Ahr Anh.

                Elle ne lui demande même pas pourquoi Parh Anh est déjà à la caverne alors que lui comme par hasard, est ici, arrivé juste à temps pour lui éviter d’être déchiquetée vive par l’ourse. Il est ici et c’est bien car le destin voulait qu’il la sauve de la mort, elle n’en doute pas un seul instant. Sa présence auprès d’elle à ce moment crucial de sa jeune vie, donne maintenant son vrai sens à son rêve.

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Janvier 2014 à 18:04

    Les aurochs ocres, c'est rauque, j'aime ... et le nom des personnages aussi, qui racle la gorge au passage. Tu nous fais remonter très loin dans le temps ma chouette, et c'est vraiment très agréable, ça nous fait revenir à nos origines fragiles, si loin de nous. Lire ton histoire dans ce décor bleuté, sous les branchages, à la blanche lumière de la lune, ajoute encore au charme de cette histoire préhistorique, au mystère des visions de la petite fille. On se retrouve là-bas, près d'eux, par cette matinée vieille de plusieurs milliers d'années, et on se prend à oublier ce qu'on est dans ce monde. Un très beau moment de lecture et de rêverie, merci à toi ma Mistic. Passe une bonne soirée, et un beau week-end. Je t'embrasse ♥♥♥.

    2
    Vendredi 17 Janvier 2014 à 18:38

    Merci ma Thaddée, tes commentaires me comblent parce que j'y sens ton réel intérêt !

    Tu sais, ce rêve de petite fille de la nuit des temps, je l'ai réellement fait ! C'était étrange et très troublant, l'état de confusion qui a suivi mon réveil ! Je ne savais plus  où était le rêve, où la réalité. Pendant une minute, peut-être moins, je suis restée dans la peau(au sens littéral du terme) de la gamine perdue du fond des âges qui craint de ne jamais revoir l'astre du jour ! Et durant ce bref instant de retour à la réalité, je me suis demandé où j'étais ! J'avais encore dans les narines les odeurs acres et fortes de la caverne, la sensation de froid et  d'humidité, l'odeur du feu de bois et la terreur enfantine ! C'est à la suite de celà, que j'ai d'abord  très rapidement couché mon rêve sur le papier  pour ne pas l'oublier, puis que j'ai commencé à broder dessus en mettant instinctivement ce titre "Les rêves d'Elisa". Après quoi, j'ai entrepris de fabriquer tout une histoire à partir de ce rêve étrange ô combien !

    J'avais déjà eu cette sensation troublante au réveil avec ce rêve où j'étais un petit garçon de 8 ans à peine auquel sa grand-mère racontait une histoire qu'il ne voulait pas entendre parce que c'était la sienne. Elle lui disait:"Nous sommes les Duals mon petit. Et nous nous appelons ainsi parce que nous avons une double personnalité. Nous sommes pour moitié violent jusqu'au sang, pour moitié doux comme des agneaux.  Mais toi, tu n'es pas comme nous"

    Là aussi, je me suis empressée de retracer ce rêve, puis j'ai commencé à bâtir une histoire autour de lui, il y a de cela presque 13 ans mais le souvenir de ce rêve demeure très vif en moi !

    3
    Samedi 18 Janvier 2014 à 12:10

    un très beau texte et là on implore le soleil de revenir le noir, la grisaille on en a assez

    4
    Samedi 18 Janvier 2014 à 17:19

    Image du Blog monia2009.centerblog.net

    Certains rêves sont si prégnants qu'on y reste englué pendant plusieurs heures et parfois pendant plusieurs jours. Il me semble bien me rappeler l'histoire de ce petit garçon ... J'avais commencé à lire une histoire chez toi, une histoire de femme très âgée et de petit garçon je crois, dans une forêt ... Est-ce celle-ci, d'histoire ? - J'aimerais beaucoup la relire, et surtout lire la fin. Belle soirée à toi ma chère Mistic, beau dimanche, avec plein de baisers d'affection. Moi ce qui me fascine, c'est qu'un rêve qui n'a duré sans doute que quelques secondes ait donné naissance à un roman de plusieurs centaines de pages ...

    5
    Samedi 18 Janvier 2014 à 18:17

    Merci pour cette superbe image à l'atmosphère troublante et sauvage qui pourrait illustrer un épisode des "rêves d'Elisa" !

    Un jour, je pense, je finirai d'écrire les Duals et oui, c'est de cette histoire qu'il s'agit ! C'est bizarre tu sais de se réveiller dans la peau d'un personnage qui n'existe pas, mais pas du tout... sinon peut être dans une autre vie.

    Patou, la soeur d'Ysengrin pense que j'ai déjà vécu plusieurs réincarnations, d'où mes rêves très étranges....

    Que croire hein ? Ce n'est pas parce que nous n'avons aucune preuve tangible que le genre de chose n'existe pas !

    Bisous

    6
    Samedi 18 Janvier 2014 à 18:45

    Tu sais, je ne suis pas loin de penser que si j'ai ressenti le besoin urgent d'écrire "Fragments d'une vie brisée", c'est parce qu'il me fallait témoigner de ce que j'avais vécu.

    Mon image te fait plaisir ? C'est une scène de pêche à la préhistoire.

    7
    Samedi 18 Janvier 2014 à 22:40

    Je ne peux que te comprendre ! En lisant ce livre, j'ai réellement eu la sensation de lire ton histoire...dans une autre vie. Tu étais bien plus qu'investie par "Sans-Nom", tu étais lui !

    8
    Jeudi 23 Janvier 2014 à 17:00
    EvaJoe

    Bonsoir, je n'ai pas tout lu mais je reviendrais, écrire à partir d'un rêve, et pourquoi pas....Mais je reviendrais car je fatigue lorsque le soir vient, lire sur un écran...

     

    Jai vu ton blog sur l'annuaire pour les Nuls, il a quelques choses qui donnent envie de venir.Ecrire, j'aime, alors je peux comprendre, à bientôt.

     

    Bien amicalement

     

    EvaJoe

     

    9
    Vendredi 24 Janvier 2014 à 00:47

    Merci pour cette visite Eva Joe ! ça me touche ! Je suis encore nouevlle sur l'annuaire alors, je suis loin d'avoir tout exploré mais si tu as un blog, sûr, je viendrai le visiter !

    Bien amicalement

    An'Maï

    10
    Vendredi 24 Janvier 2014 à 11:17
    EvaJoe

    Me revoilà j'ai dévoré tes écrits...J'en suis scotchée, rire à mon écran tu écris superbement bien, surtout dans ce domaine qui nous ai moins familiers que la vie que l'on connaît. J'aimerais savoir la suite et je crois qu'elle y est,.

     

    Mais je reviendrais la lire, car je me dois de visiter les blogs de cuex qui participent comme moi aux coucous du haïku...

    La petite fille et ce jeune homme...Une histoire de la vie ..D'avant d'hier et d'aujourd'hui...

     

    A voir pour la suite..

     

    Belles descriptions, est-ce que tu t'es documenté ou ce sont tes lectures qui t'ont amené à situer cette histoire au temps des cavernes.

    As-tu les mêmes rêves que cette fillette?

    Allez je me sauve, à bientôt 

    Avec toutes mes amitiés

    EvaJoe

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