• Les rêves d'Élisa-Chapitre 16

    Les rêves d'Élisa-Chapitre 16

    Combien de temps ont-ils cheminé  avant que la pluie glacée ne s’abatte sur eux? Elle ne sait pas ! Tout juste ont-ils fait une courte pause pour avaler une pilule nutri énergétique. De quoi recharger leurs batteries avant de se remettre en marche prestement.

                Heureuse de voir les parois de verre du dôme immense s’éloigner, elle a suivi Jonathan sans vraiment regarder autour d’elle, pressée d’arriver à l’abri promis par Martha. Elle a cependant pu constater que le disque éblouissant n’était plus visible dans le ciel, comme avalé par l’espèce de plafond gris qui assombrissait tout le paysage.

    Nuages…Le mot lui est revenu en même temps que des images issues de ses rêves : une petite fille…une caverne…un ciel bas chargé de pluie…l’orage… la peur…

    Quand les premiers coups de tonnerre ont retenti, précédés par des éclairs aveuglants, elle s’est retrouvée des millions d’années en arrière, dans la peau d’Ehi Sha, terrifiée, tremblante, les mains sur les oreilles pour ne plus entendre les grondements assourdissants de l’orage, un peu rassurée tout de même de voir que Jacob semblait craindre autant qu’elle les bruyantes manifestations du ciel.

                À présent, à l’abri et au chaud dans la …cabane, elle se souvient précisément de toutes les sensations qu’elle a éprouvées lorsque la pluie a commencé à tomber : surprise, froid, crainte quasi mystique et enfin une joie incommensurable qui l’a fait danser et rire à gorge déployée la bouche grande ouverte afin d’absorber le plus possible de cette eau pure providentielle. Bien que plus réservé qu’elle, Jacob n’a pu s’empêcher de l‘imiter. Le spectacle de ces deux prisonniers en fuite dansant comme des fous sous la première averse de leur vie dans leur légère combi de travail pas du tout faite pour ça, a déclenché un énorme éclat de rire chez leurs libérateurs qui se sont aussitôt joints à leur danse débridée.. En un rien de temps, le quatuor s’est retrouvé trempé jusqu’à la moelle et complètement frigorifié.

                Leur abri n’a rien à voir avec les habitacubes hyperfonctionnels et climatisés de la Sphère mais il leur paraît tellement confortable après ce qu’ils viennent de traverser, qu’en dépit de leur épuisement et de la douleur qui raidit leurs jambes, les évadés se sentent bien. Le regard attentif de leurs deux sauveurs les rassure. Ils ont cessé de trembler de froid. Une pilule nutritive et un peu d’eau les ont rassasiés Des vêtements secs les attendaient. Leurs noms lui sont revenus spontanément : pantalon, pull…et ces petites choses légères que Martha lui a tendues avec un sourire de connivence en lui montrant l’endroit où se changer. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’elle s’est aperçue combien le terme de « cabane » est inapproprié à leur refuge qui est bien plus grand qu’il n’y paraît de prime abord. Là encore, en même temps que le tout nouveau concept, lui est venu le nom. Plus qu’une masure, c’est une maison. Une maisonnette plutôt. Toute de bois, elle lui rappelle celle où elle vivait avec sa mère dans l’un de ces rêves dont elle se souvient de plus en plus précisément. Ils y tiennent tous les quatre très facilement. Elle suppose même qu’ils y tiendraient plus nombreux.

                - C’est déjà arrivé ! A répondu Jonathan à la question qu’elle s’apprêtait à lui poser lorsqu’elle est sortie métamorphosée de ce qui lui a semblé être une espèce de salle de bain sommairement aménagée.

                Elle ne s’en étonne plus ! Il y a tellement d’autres choses qui retiennent son attention. Des milliers de sensations nouvelles comme Les démangeaisons de son crâne par exemple, qui n’est plus si lisse sous ses doigts.

                - Ce sont vos cheveux qui commencent déjà à repousser les amis ! Lance Martha hilare en les voyants tous deux faire le même geste.

                - Mais..mais Bégaient-ils de concert.

                -Hé hé ! La pluie n’a pas le même effet que la douche hein ? Poursuit-elle. L’eau qui nous tombe dessus tous les matins dans la sphère, contient des principes actifs qui empêchent les cheveux de pousser. Bien pratique et nettement plus sain que cette toison tellement dégoûtante pour ceux d’en haut qui sont aussi chauves que vous! Mais dans vos rêves, vous aviez des cheveux, rappelez-vous !

                Ça crisse légèrement au contact de sa paume tâtonnante. Des cheveux…Oui, l’Élisa de ses rêves fabriqués avait des cheveux...noirs, longs, fournis ! C’est seulement maintenant qu’elle s’avise que la sorcière et Jonathan n’ont pas la tête glabre comme les prisonniers de la Sphère. Ils sont presque semblables à la Martha et au Jonathan de ses songes extraordinaires, même si leurs cheveux sont plus courts et plus disciplinés que ceux de leurs alter egos oniriques. Comment ont-ils réussi à cacher ça dans la Sphère ? Mais doit-elle encore s’étonner de quelque chose s’agissant de ces deux-là ? Ils la regardent, un demi-sourire aux lèvres comme s’ils pouvaient lire tout ce qui s’agite dans son crâne. Et c’est probablement ce qu’ils font vu la rapidité déconcertante avec laquelle ils répondent les trois-quarts du temps à des questions qu’elle n’a pas encore posées !

    `           À voir l’air ébahi de Jacob, elle se doute que ses pensées suivent le même cours que les siennes. Comme elle il découvre, ressent, appréhende toutes ces choses nouvelles, étranges qui font aussi peur qu’elles sont grisantes pour les robots qu’ils étaient encore il y a quelques heures.

                Ils se sont trémoussés tous les deux dans leurs drôles de vêtements si différents de leur combi de travail aseptisée et moulante comme une seconde peau. Leurs pieds commencent tout juste à s’habituer aux chaussures qu’ils n’étaient pas loin de considérer comme des instruments de torture lorsqu’ils les ont enfilées en lieu et place de leurs sandales trop légères pour la marche qui les attend encore. Il y a aussi l’odeur corporelle plus forte à laquelle ils ne sont pas habitués. C’est assez désagréable mais en même temps, c’est captivant ! Sentir est quelque chose d’aussi neuf que ressentir pour eux ! Dans la sphère, leurs narines « robotisées » ne subissaient aucune agression olfactive qu’elle soit bonne ou mauvaise. Depuis qu’ils sont dehors, elles palpitent à tout instant, envahies de tellement d’odeurs différentes et totalement inconnues, que leurs yeux en pleurent. Des yeux qui ont vu tant de choses effarantes depuis leur sortie, qu’ils ne demandent qu’à se fermer, aussi fatigués que leurs propriétaires !

                - Nous sommes assez éloignés de la sphère à présent ! Nous allons pouvoir nous reposer !

                Annonce Jonathan qui n’a pas besoin de lire en eux pour constater l’immense lassitude des deux rescapés. Il sait pour avoir vécu cela avant eux, combien leur corps perclus des multiples douleurs qui leur étaient épargnées dans le Sphère, a besoin de se détendre d’autant plus que les effets du formatage s’estompent très rapidement dehors !

                - Mes amis, pas besoin de douche ionisante ni de pilules de sommeil pour vous endormir ce soir, je vous le garantis ! Ajoute-t-il en voyant leurs paupières battre désespérément pour tenter de rester ouvertes !

                - Et vous ne rêverez pas non plus ! Vous êtes bien trop fatigués pour ça renchérit Martha ! Venez, je vais vous montrer où vous étendre ! C’est sommaire mais ça va vous paraître hyper confortable après cette longue journée éprouvante pour vos muscles !

                - Je…je …hésite Élisa

                - Quelque chose à ajouter ? Questionne Martha avec cette inexplicable pointe d’acrimonie qu’elle prend toujours en s’adressant à elle.

                « Que lui ai-je donc fait  qui lui déplaise à ce point ? » se demande la jeune fille. Il n’y a en effet qu’avec elle que la vieille femme use de ce ton peu amène. Avec Jacob, elle est tout sourire !

                -Je sais ce dont notre jeune amie a envie ! Intervient Jonathan en jetant un regard d’avertissement à sa coéquipière. Viens Élisa ! Et après, il faudra dormir, d’accord ? Demain nous avons encore un long chemin à parcourir !

                - D’accord ! Acquiesce-t-elle.

                Elle le suit, non sans avoir fusillé des yeux l’acariâtre « sorcière ».

                - C’est ma faute ! Ça lui passera ! Lui murmure Jonathan en l’entraînant dehors.

                Elle ne comprend rien ! Pourtant d’un coup, les insinuations de son sauveur autant que l’antipathie latente de Martha à son encontre n’ont plus d’importance.

                La nuit est fraîche mais le ciel au-dessus d’eux est totalement dégagé, comme lavé par la pluie. Pour la protéger de ce froid inhabituel pour elle, Jonathan l’a enveloppée d’une espèce de longue cape d’une incroyable douceur. « De la laine » pense-t-elle, se souvenant subrepticement du moelleux de cette matière qu’elle n’a pourtant connu qu’en rêve.

                Ils se sont éloignés de la maisonnette et on atteint très rapidement une petite clairière qui laisse voir un joli pan de la voûte céleste dans toute sa splendeur.

                Tremblante d’émotion, blottie contre son sauveur qui lui a passé un bras protecteur autour des épaules, sûrement pour la réchauffer un peu plus encore, se dit elle, elle contemple extasiée les milliards d’étoiles qui déversent sur eux leur scintillante lumière. Ce souvenir-là, comme tous les autres, lui a été imposé et voilà qu’il est devenu réalité. En une seconde, elle redevient la petite fille des temps lointains qui regardait la nuit s’étendre, envahie par la crainte de ne jamais revoir le soleil apparaître derrière les collines. Puis la toute jeune fille de cette même préhistoire qui attendait sans faillir son beau chasseur. Et aussi l’Élisa du XXIème siècle qui, sous les étoiles, succombait au charme irrésistible d’un viril dompteur de tigre.

                - Ehi Sha…mon amour, croit-elle entendre tout près de son oreille

                - Roh Ahr Anh.. je t’aime… S’entend-elle répondre.

                Et là, sous les étoiles, portés par la magie de la nuit, ils scellent d’un un baiser brûlant qu’ils n’ont prémédité ni l’un ni l’autre, cet amour onirique que d’autres ont créé pour tromper leur incommensurable ennui.

                - Pardonne-moi Élisa, je n’ai pu m’empêcher !

                -Ce n’est qu’un rêve ! Excuse-t-elle encore tremblante entre les bras puissants qui la retiennent.

                -Pas cette fois mon cœur, pas cette fois ! Il va falloir t’habituer !

                Qu’importe, elle est toute prête à s’habituer à la douce et béate torpeur que ce délicieux instant  a fait naître en elle!

                C’est d’un pas incertain, dans un état second, qu’ils regagnent la cabane où les deux autres dorment déjà d’un sommeil de plomb.

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