• Les rêves d'Élisa-Chapitre 11

    Les rêves d'Élisa-Chapitre 11

    Le quatrième rêve

     

                Plongée dans l’eau fraîche, elle laisse le courant laver les dernières traces de sang entre ses cuisses.

                Depuis qu’elle a saigné pour la première fois, il y a un cycle de cela, elle a changé. Mais c’est surtout le regard des hommes du clan de la caverne sur elle qui a changé. Mah Rah l’avait prévenue. Dès qu’elle lui a annoncé, un peu inquiète tout de même, que des poils lui poussaient entre les jambes et sous les bras et que ses seins semblaient devenir plus gros, la vieille femme lui a dit :

                - Tu vas devenir une femme ! Bientôt tu donneras de nouveaux petits au clan. Du sang neuf pour lui redonner des forces…S’ils survivent !

                - Mais je...Je ne veux pas enfanter. Pas encore !

                - Alors tu vas devoir te battre contre les hommes ! Surtout contre les plus jeunes qui n’ont pas encore de compagne mais aussi contre les plus vieux qui ont perdu la leur. Dis-moi jeune Ehi Sha pourquoi ne veux-tu pas d’un petit tout à toi alors que tu t’occupes si bien des nouveau-nés du clan ?

                - Je…

                - Ne dis rien ! Je sais ! Tu attends toujours ce vaillant chasseur étranger à notre tribu. Tu ne l’as pas oublié !

                - Non ! Il a dit qu’il reviendrait, alors il reviendra, je le sais !

                - Tu crois donc qu’il tiendra sa promesse ? Tant de cycles se sont écoulés depuis ! Tu n’en avais que sept, tu en as seize à présent ! Lui en a déjà vingt-quatre ! Il a sûrement une compagne et des petits ! Ou il est mort, dévoré par une bête sauvage.

                - Ne dis pas ça ! Je sais qu’il vit et qu’il reviendra pour moi. Il me l’a dit !

                - Qu’il se dépêche alors parce que je sens que mon heure approche ! Bientôt, je ne serai plus là pour te protéger. Ils ont peur de toi jeune Ehi Sha mais ils craignent plus encore Mah Rah la sorcière.

                - Tu ne vas pas mourir Mah Rah. Que deviendrais-je sans toi ?

                - Tu sauras te défendre ! Tu es forte ! Tu as résisté à tant de choses déjà. Le froid, la faim, la maladie, les « marche courbé », les « mangeurs d’hommes »… Et tu es toujours là, solide comme le roc de notre caverne ancestrale !

                Ehi Sha sait que sa deuxième mère a raison. À cinquante cycles à présent la guérisseuse est vieille, si vieille ! Elle est décharnée et sa peau est toute ridée ! Elle n’a plus de dents alors pour se nourrir, elle demande à sa protégée de lui mâcher sa viande. Et puis elle n’a plus qu’un œil ! L’autre, une femme en colère dont elle n’a pu sauver l’enfant dévoré de fièvre, le lui a crevé ! Elle a failli en mourir et c’est elle, celle que le clan appelle déjà « La guérisseuse », qui l’a soignée avec des herbes et des potions. Pas étonnant qu’elles fassent peur  toutes les deux ! Elle avec son don de « double vue » qui s’est encore renforcé avec le temps et Mah Rah qui les fixe de son œil unique comme si elle avait le pouvoir de pénétrer dans leur tête. Ce qu’elle fait d’ailleurs avec elle si facilement ! Elles sont tellement liées ! Bien plus fort que par le sang !

                Elle venait à peine d’entrer dans son huitième cycle lorsque sa mère a succombé à un hiver encore plus rigoureux que de coutume. Elle se souvient que sitôt la dépouille de Sha Rah ensevelie, Mah Rah a renforcé sa protection autour d’elle et s’est imposée aux yeux de tous comme sa nouvelle mère. Toujours prête à la défendre becs et ongles contre tous ceux qui s’attaquaient à elle quand Parh Anh était à la chasse, elle la soignait quand elle était blessée, partageait avec elle la viande que le clan lui octroyait en tant que «  guérisseuse » et la laissait se réchauffer auprès d’elle sous sa propre fourrure lors des nuits les plus glaciales de la saison froide.

                Comment aurait-elle survécu sans la guérisseuse ? Aurait-elle seulement survécu ?

                Elle avait dix cycles quand le clan connut un regain de prospérité. Deux saisons de chasse très fructueuses, deux hivers cléments, de belles récoltes de fruits et de racines, la rivière regorgeant de poissons… Tout cela ajouté à de nombreuses naissances mais aussi à beaucoup moins de malades et de morts, avait contribué largement à ce renouveau, si bien que la grotte pourtant vaste et qui ne servait plus d’abri que lors de la saison froide depuis le passage de Roh Arh Anh, était devenue trop petite. Gourh Ahm, le chef du clan avait donc décidé que les plus solides devaient s’installer en permanence dans le campement de huttes bâti en contrebas de la caverne. Lorsque revient la saison douce, elle est bien heureuse de retrouver l’abri de bois tendu de peaux de bison qu’elle partage avec Mah Rah. Leur hutte est construite un peu à l’écart des autres à cause de la peur d’elles deux que la vieille guérisseuse continue à entretenir à dessein.

                Un cycle s’est écoulé depuis son premier sang. Les hommes la regardent mais ne s’approchent pas d’elle. Roh Ahr Anh n’’est toujours pas revenu. Pourtant elle ne cesse de rêver de lui. Quand elle tient dans ses bras le dernier né de Parh Anh et de sa compagne attitrée Sha Nah ou un autre nourrisson du clan, elle s’imagine que c’est le sien et celui de son beau chasseur à la crinière fauve. Alors son ventre à peine bombé se serre.

                Toute à ses pensées, elle se laisse flotter au fil de l’eau Elle a oublié que le long serpent liquide qu’elle connaît depuis si longtemps peut être dangereux. Elle en devine toujours les débordements bien avant que les pluies du début de la saison douces ne s’abattent.      Elle ne dira jamais à quiconque, pas même à Mah Rah ces choses étranges qu’elle voit en rêve…Des choses qui paraîtraient bien pires à ceux de sa tribu que ses visions de tempêtes, de feu du ciel, de crues de la rivière, d’incursions de bêtes sauvages, de « mangeurs d’hommes » toujours en quête te de gibier humain ou de « marche courbé » qui pillaient régulièrement le village avant qu’on ne se décide enfin à prendre au sérieux ses prémonitions !

                Dans certains de ces rêves inhabituels, son monde a disparu remplacé par un autre qu’elle est incapable d’expliquer. Il est peuplé d’êtres qui ressemblent de très loin aux humains d’aujourd’hui. Ils sont plus grands, vêtus de… peaux bizarres, de toutes les couleurs et de toutes les formes. Eux aussi sont de couleurs différentes. Certains ont des crinières très courtes, d’autres la portent longue mais elle est toujours très bien…rangée, lustrée comme de la fourrure. Parfois certains d’entre eux n’ont même pas de crinière. Ils exposent fièrement leur crâne lisse et luisant comme si c’était naturel pour eux de ne pas avoir de cheveux !      

                Et tout ça n’est rien à côté des monstres terrifiants et grondants qui…galopent à une vitesse folle sur de longs sentiers gris et plats dont on ne voit pas la fin. Il y en a de vraiment très gros. Bien plus gros que le plus gros des aurochs et même plus que le plus gros des mammouths. Terrifiants ! Elle y a également vu d’énormes oiseaux éblouissants traverser le ciel en grondant eux aussi et en laissant derrière eux un sillage de fumée blanche.

                Elle ne peut évoquer leurs étranges demeures qu’avec une espèce de crainte mystique tant certaines sont hautes et scintillantes sous les rayons de l’astre solaire. Si hautes qu’elles touchent le ciel.

                Mais le pire, c’est cet autre monde qui lui apparaît parfois. Un monde désert qu’elle voit à peine parce qu’il est recouvert par une chose immense qui ressemble un peu à une goutte d’eau Mais une goutte d’eau trouble qui laisse à peine entrevoir le ciel. Et ce ciel, les « hommes debout » ne peuvent pas le regarder parce qu’ils vivent sous la terre dans une grotte si vaste qu’il faudrait une vie entière pour en découvrir tous les recoins et une autre vie encore au plus habile des « dessinateurs »pour en recouvrir chaque mur de ses dessins d’aurochs, de rennes, de chevaux et de mammouths. Rien que de penser à ce monde horrible, elle étouffe...

                Elle était tellement perdue dans le souvenir de ses rêves qu’elle n’a pas vu la grosse branche d’arbre charriée par le courant, dériver vers elle. Lorsqu’elle lui heurte la tête, le choc est si rude qu’elle est assommée. La rivière l’avale. Sa dernière pensée avant de couler, c’est qu’elle va mourir sans avoir revu Rho Arh Anh...

     

     

    *

     

                - Réveille-toi Ehi Sha…

                Elle rêve… Cette voix, plus grave que dans son souvenir, elle croit bien la reconnaître pourtant…

                Elle a froid…Et si mal. À la tête, comme si elle avait été heurtée violemment par une corne d’auroch. À la poitrine aussi, comme si un rocher lui était tombé dessus…

                - Réveille-toi ma douce Ehi Sha ! Je suis revenu pour toi.

                Elle rêve… Ou elle a rejoint les esprits de ses ancêtres…Ça voudrait dire que Roh Ahr Anh est mort lui aussi...Les esprits ont-ils des mains ? Car ce sont bien des mains qui parcourent son corps nu…

                Elle frissonne. Ce n’est plus de froid mais de cette émotion troublante qu’elle ressent chaque fois qu’elle pense très fort à son beau chasseur… Les esprits peuvent-ils éprouver ce genre de trouble délicieux ?

                - Allons ! Réveille- toi jeune fille ! Tu ne rêves pas ! Tu n’as pas rejoint les esprits de tes ancêtres. Je suis là ! Et je suis vivant !       

                Elle est étendue dans l’herbe. Sa tête repose sur quelque chose de chaud et de doux. Sur sa peau frigorifiée, les mains se font plus insistantes. Elles s’attardent sur son ventre, sur ses seins dont les mamelons se dressent…La douce chaleur qui naît entre ses cuisses s’étend petit à petit à tout son corps… C’est si agréable qu’elle n’ose ouvrir les yeux de peur que ce qui ne peut être qu’une illusion, ne s’évapore. Elle n’ouvre pas les yeux mais elle tend les mains pour vérifier…Ses doigts timides rencontrent la peau tiède …d’une cuisse musclée. Au-dessus d’elle, le souffle de l’homme est comme suspendu. D’elle-même, sa main s’aventure un peu plus haut… pas de pagne ! Il est nu, comme elle ! Nouvelle progression de sa paume enhardie.. Un gémissement rauque d’animal blessé … Ses doigts se sont refermés sur un pieu de chair dur et vibrant…Pour qu’elle ait pu l’atteindre si facilement, c’est qu’il est à califourchon au-dessus d’elle. Elle se souvient à présent… Les bras qui l’ont saisie alors qu’elle se noyait. Il l’a ramenée sur la rive, l’a allongée sur l’herbe. Il a glissé sous sa tête son propre pagne et le sien qu’elle avait retiré pour ses ablutions. Plusieurs fois, il a appuyé de toutes ses forces ses paumes sur sa poitrine pour lui faire recracher l’eau qu’elle a avalée lorsqu’elle a coulé. Voila pourquoi elle a si mal. Tout cela, elle l’a enregistré à demi-inconsciente avant de s’évanouir pour de bon sous le choc de ce massage salutaire.

                -Ehi Sha…Murmure la voix de l’homme.

                Doucement, il se libère de ses doigts et son corps chaud s’étend sur le sien. Un genou impatient écarte ses cuisses…Alors, consciente soudain de ne pas être en train de rêver, elle ouvre les yeux.

                Roh Ahr Anh la regarde. Ses prunelles assombries par une sorte de folie la dévorent. À l’orée du buisson brun   qui a beaucoup poussé depuis son premier sang, le pieu de chair dressé attend. Elle sait ce qui va arriver. Elle en a tant vu des hommes et des femmes s’accoupler. Combien de fois petite fille et plus encore depuis qu’elle est devenue femme, s’est elle blottie sous sa peau de bison pour entendre moins fort, les gémissements, grognements et ahanement de cet acte qu’elle trouvait tellement bestial jusqu’à cet instant précis ?Tremblante d’envie autant que d’appréhension, elle pose fermement les mains sur les hanches de Roh Arh Anh en même temps qu’elle lève les siennes pour aller à la rencontre du bâton de vie tendu.

                -Ehi Sha… murmure-t-il encore avant de s’enfoncer en elle d’un coup de rein puissant.

                La douleur vive mais brève est vite remplacée par un plaisir vertigineux. Le soleil éclate dans sa tête. Son corps exulte et ondule sous celui de l’homme, de plus en plus fort, de plus en plus vite. Elle hurle de bonheur contre sa bouche posée sur la sienne, lorsqu’enfin il libère sa semence dans son ventre secoué des spasmes de la jouissance.

                Assommée par ce plaisir inconnu, incomparable, elle perd conscience…

    « Fin de pause ?Les rêves d'Élisa- Chapitre 12 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    MIROTINE
    Dimanche 16 Mars 2014 à 04:17

    je n'ai pas lu l'avant , juste parcouru du regard, mais c'est plutôt sensuel tout ça!

     

    2
    Dimanche 16 Mars 2014 à 12:07

    et bien que de rêves elle grandit vite cette petite

    3
    Michèle Mtnc
    Lundi 17 Mars 2014 à 19:02

    Une belle histoire bien écrite ... il va falloir que je lise les chapitres précédents pour comprendre le fil conducteur. Bonne soirée. Bisous

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :